Mardi 27 mai 2008



Comme je l'ai indiqué dans Pourquoi les natifs sont-ils nuls en grammaire ?, l'expérience doit nous amener à concevoir le rapport qu'entretient le natif avec sa langue maternelle non pas sous la forme d'un système ordonné de règles grammaticales qui s'appliquerait mécaniquement, mais bien plutôt sous la forme d'une intuition d'ordre linguistique. Cette dernière se manifestant dans l'instantanéité d'une réponse réflexe et, par là, s'opposerait aux multiples médiations imposées par un discours métalinguistique comme la grammaire.



L'allophone dispose également d'une intuition linguistique qui s'applique évidemment à sa langue maternelle. Le problème est alors qu'au commencement de son apprentissage, il va percevoir les phénomènes langagiers à travers le prisme linguistique s'appliquant à sa langue maternelle, d'où l'influence évidente de cette dernière sur l'apparition des erreurs. Bien entendu, après avoir intégré un certain nombre de données, il développera alors sa propre intuition de la langue cible.



Le problème est ici de savoir si l'intuition linguistique de l'allophone en fin d'apprentissage est exactement la même que celle du natif. Autrement dit, les perspectives du natif et de l'allophone étant distinctes en début d'apprentissage, pourquoi ne pas imaginer qu'elles le soient également en fin d'apprentissage ? Tout en sachant que j'appelle ici « perspective » cet alliage complexe d'intuitions linguistiques de la L1 et de la L2 associé au discours grammatical s'appliquant à l'une et à l'autre. On peut donc se demander si natifs et allophones intuitionnent littéralement la même langue française.



On peut légitimement se poser la question dans la mesure où allophone et natif n'ont pas parcouru exactement le même chemin, ni utilisé les mêmes outils pour maîtriser la langue cible. Pour prendre une métaphore, c'est comme si deux voyageurs quittaient leurs villes respectives pour se diriger vers Paris, mais le premier partant du nord et le second du sud, lorsqu'ils verraient tous deux leur destination apparaître au loin, ils observeraient certes le même objet, Paris, mais n'occupant pas le même point de vue, chacun aurait une vision complètement différentes de la capitale.



Par exemple, une Roumaine de niveau C2 m'a un jour expliqué comment on lui avait enseigné le fonctionnement de certains articles et de certaines prépositions en français. Je serais bien incapable de reproduire exactement l'explication, car elle est à peu près incompréhensible pour un Français, mais le fonctionnement général était clair : associer telle préposition ou tel article à tel cas. Bien entendu, la réflexion qui vient immédiatement à l'esprit est : « Mais, il n'y a pas de cas en français ! ». Certes, mais il y en a en roumain, et visiblement, ses profs transposaient certains cas de la langue roumaine sur le français pour expliquer les subtilités du fonctionnement des articles et des prépositions.



Vous avouerez qu'il s'agit là d'une belle différence de perspective sur le fonctionnement du français qui ne peut s'expliquer que de deux manières. Ou bien l'apposition des cas sur le français relève de la simple analogie pédagogique afin d'expliquer le fonctionnement des articles et des prépositions à des apprenants dont la L1 est une langue à cas. Ou bien l'explication métalinguistique proposée manifeste un véritable décalage par rapport à la vision du natif. Ce qui ouvrirait la possibilité tourneboulante d'un regard proprement allophone sur la langue française, c'est-à-dire d'un point de vue qui pourrait, dans une certaine mesure, projeter la vision grammaticale de la langue maternelle sur le français. Permettant ainsi à un allophone de voir des cas en français là où le natif ne percevrait qu'une innocente préposition.



Ainsi, lorsque vous discutez avec un étranger qui s'exprime dans un français parfait, peut-être qu'en réalité, derrière cette perfection se cache un système linguistique qui s'écarte légèrement du vôtre par certains aspects. Et comme aucune erreur n'est commise, il serait impossible de s'en apercevoir. Mais pour pouvoir définitivement infirmer ou confirmer cette étrange hypothèse, il faudrait savoir ce qui se passe dans la tête des allophones, ce qui n'est jamais très évident.

par Max Cofler publié dans : La grammaire en FLE
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Lundi 19 mai 2008

 


 

 

Voilà une égalité qui s'établit souvent dans pas mal de tête : prof de FLE = natif. Certes, l'équation peut apparaître comme logique au premier abord. Si je veux apprendre le français, je ne vais en aucun cas m'adresser à un ressortissant de Turquie, de Chine ou de Papouasie, et encore moins à ceux qui viendraient de contrées encore plus exotiques comme Mars, Pluton ou le Royaume-Uni. Non, je vais forcément faire appel à un vrai Français de France labellisé origine contrôlée (j'informe les plus vicieux d'entre vous que je n'indiquerai pas où on colle la pastille rouge). Mais en ne jurant que par l'origine française de l'enseignant, on donne dans un fâcheux préjugé consistant à dénigrer injustement les profs allophones et à placer le prof natif sur un illégitime piédestal. En vérité, je crois que tout « professionnel de la profession » sera d'accord pour relativiser l'idée fort répandue voulant qu'un bon enseignant de FLE soit nécessairement un natif. Car les profs natifs ne sont pas sans défauts ni les profs allophones sans qualités.

 

 


Ainsi, des profs de FLE tout à fait compétents, tant sur le plan de l'enseignement que de la langue, m'ont rapporté que leur CV avait été maintes fois recalé sur ce seul fait qu'ils avaient l'impardonnable défaut de ne pas être Français. Et ils ont eu beau présenter leurs plus plates excuses dans un français que n'aurait pas renié Molière, rien n'y a fait. Le problème est qu'au lieu de juger les gens sur leurs compétences réelles, on les sélectionne d'après la possession ou non d'un bout de papier. Et c'est ainsi qu'on arrive à des situations absurdes où des employeurs refusent des profs allophones compétents et embauchent des natifs incompétents.

 

 


L'erreur de ces recruteurs, très classique, très tenace, est de considérer qu'avoir la langue française comme langue maternelle s'avère nécessaire et suffisant pour enseigner le français. Mais ils semblent ignorer complètement que la compétence essentielle à un prof de langue, ce n'est pas seulement la langue en elle-même, mais c'est aussi la compétence pédagogique. Et le fait d'être natif ou allophone n'a absolument aucune incidence sur ce point. Ainsi, au lieu de se poser la vraie question : cette personne est-elle un bon prof ? On se pose cette question absurde : cette personne est-elle française ou non ? Alors même qu'à l'évidence, entre un prof allophone disposant d'une grande expertise de l'enseignement du FLE et un natif sans expérience, il faut évidemment choisir le premier plutôt que le second.

 

 


En réalité, les profs allophones et natifs ont chacun leurs défauts et leurs qualités et, selon l'objectif, il vaudra mieux utiliser l'un plutôt que l'autre. Par exemple, s'il s'agit de dispenser des cours de conversation, le natif se révèle alors imbattable. Il sait mieux que quiconque faire la part entre les phrases qui se « disent en français » et celles qui ne se « disent pas en français ». Il apparaît également comme le meilleur pour expliquer les différents registres de langue. Bref, il est le plus performant en ce qui concerne le français oral et contemporain.

 

 


En revanche, en ce qui concerne d'autres compétences, comme l'enseignement de la grammaire, c'est-à-dire l'explicitation du fonctionnement d'une langue via un métalangage, je ne suis pas du tout sûr que le prof natif soit plus performant que l'allophone. Et je suis même à peu près convaincu du contraire. Car l'enseignant allophone a un regard sur la langue française beaucoup plus objectif, donc plus à même d'être explicatif, que le prof Français qui restera toujours plus ou moins englué dans sa langue maternelle.

 

 


Et sans même parler de la maîtrise de la langue, les enseignants allophones peuvent faire valoir ce simple fait d'avoir déjà vécus ce qu'ont vécu et ce que vont vivre les apprenants. Ils possèdent donc, par rapport aux profs natifs, l'incomparable avantage d'avoir fait l'expérience d'apprendre le français en tant que L2. Ils ont par conséquent bien plus de facilité à se mettre dans la peau de leurs apprenants. Ce phénomène étant décuplé si la langue maternelle du prof est identique à celle des apprenants. Dans ces conditions, l'enseignant peut savoir a priori quelles erreurs les apprenants vont commettre et donc les traiter très en amont. Dans les mêmes conditions, le prof natif sera complètement insensible aux influences de la L1 sur la L2, à moins de maîtriser la langue maternelle des apprenants. Mais ceci n'est pas toujours possible, dans ce cas, le prof natif ne pourra résoudre les problèmes linguistiques des apprenants que plus difficilement. Ainsi, les profs allophones n'ont donc pas à rougir de leurs compétences, bien au contraire. Et certains employeurs ne devraient ni avoir une si haute opinion des profs natifs, ni une si mauvaise des profs allophones.

par Max Cofler publié dans : FLE ? Questions fréquentes
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Vendredi 16 mai 2008



Je voudrais ici répondre à une question posé par Cecilia qui s'étonnait, à juste titre d'ailleurs, que je mette natif et prof de FLE dans le même panier dans Pourquoi les natifs sont-ils nuls en grammaire ?



En résumé, j'exprimai le malaise que je ressentais parfois à faire face à certaines questions de grammaire peu orthodoxes de la part de mes élèves. Pour comprendre cette gêne, j'expliquai que les connaissances langagières du natif s'enracinaient dans un socle d'intuitions linguistiques acquis depuis la petite enfance. Le savoir langagier étant ainsi intégré à un niveau inconscient dans l'esprit du natif, on peut supposer que les règles utilisées pour constituer des phrases bien formées existent sous la forme d'intuitions linguistiques. Et ces dernières se révèlent être un avantage précieux pour le locuteur natif en le dispensant de monopoliser ses ressources mentales sur les moyens de structurer son discours.





Cependant, ce système possède des zones d'ombre car du fait de ce rapport immédiat avec sa langue, le natif ne dispose pas du recul nécessaire pour pouvoir saisir sa langue comme un objet. Autrement dit, le natif éprouve quelques embarras à occuper le point de vue d'un observateur impartial qui pourrait analyser les mécanismes linguistiques de sa langue. Par conséquent, si l'intérêt de l'intuition linguistique repose dans l'immédiateté de son jugement quant à la grammaticalité d'un énoncé, son défaut apparaît dans une limitation de la réflexion sur la langue du fait des phénomènes se trouvant hors du champ perceptif du natif.




Il semble indéniable que ceci s'applique à tout natif, mais la question, fort logique, que pose Cécilia est alors de savoir si cette incapacité s'applique au prof de FLE, dont le métier est précisément d'enseigner sa langue maternelle. En d'autres termes, la question est : les profs de FLE sont-ils des natifs comme les autres ? Pour ma part, j'avoue que je n'ai pas l'impression qu'une différence de nature me sépare d'un locuteur natif ordinaire. Il y a bien une différence de degré dans ma connaissance de la langue française dans la mesure où, étant face à des élèves, je suis forcé d'être un peu au point sur la grammaire.




Cependant, je me rends de plus en plus compte que je ne peux être opérationnel que sur les points de grammaire étudiés dans les grammaires ou les ouvrages de linguistiques. Mais dès que les élèves me font sortir des sentiers battus, je suis complètement paumé. J'ai eu le cas récemment d'élèves me demandant de préparer une leçon sur les verbes à préposition : quand utilise-t-on de, à, pour, etc. devant un verbe ? D'abord, je ne m'étais jamais rendu compte de ce phénomène qui se rapproche des verbes à particules en anglais. Encore une fois, un phénomène pourtant évident qui passe complètement inaperçu de la plupart des natifs.




J'ai donc voulu faire mon boulot correctement, je suis allé consulter les ressources disponibles dans les grammaires et sur le net. La seule chose que j'ai trouvée est une liste de verbes accompagnés de leurs prépositions, le tout sans aucune explication. Du coup, je me demande si l'absence d'explication vient du fait qu'il n'y en a objectivement aucune, et qu'il faut par conséquent apprendre par coeur les verbes avec leurs prépositions. Ou bien si ces explications existent, mais pour les raisons que je viens d'avancer, elles ne peuvent pas être formulées par les natifs.




Je n'ai pas encore d'avis définitif sur le sujet, mais je me demande tout de même si un prof de FLE peut dépasser sa condition de natif, c'est-à-dire s'il est en capacité de ne plus avoir un rapport intuitif avec sa langue, mais d'avoir un rapport objectif et analytique. Evidemment, tant que nous restons entre gens de bonne compagnie, c'est-à-dire entre natifs, cette interrogation n'a absolument aucune consistance. Mais à partir du moment où les apprenants commencent à vous poser des colles, c'est-à-dire lorsqu'ils ont assimilé la grammaire classique, et que, par ailleurs, vous vous rendez compte que tout le savoir grammatical que vous avez dans le crâne ne sert à rien pour affronter ces colles, la question devient très concrète.

par Max Cofler publié dans : La grammaire en FLE
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