Dimanche 29 juillet 2007

Pourquoi parler d’ « apprenant » plutôt que d’ « élève » ? La première fois que le mot d’ « apprenant » est parvenu à mes oreilles, c’était lors de mon tout premier cours de fle. Au début, cela m’a fait sourire, mais mon sourire s’est transformé peu à peu en moue dubitative lorsque j’ai vu que l’ensemble des profs utilisaient le même terme.
Je sentais bien qu’il y avait là quelque chose d'anormal, mais je n’arrivais pas à formuler clairement le problème. Jusqu'à ce que récemment je lise La guerre des
langages1, un petit texte de Roland Barthes, et là, tout s’est éclairé !
Dans ce passage, Barthes révèle que l’utilisation de certains mots à l’exclusion d’autres peut avoir pour origine une basse lutte d’influence entre différents camps. Pour le fle,
ces camps sont : les fleistes, les linguistes, les concepteurs du CIEP, les profs de lettres et les gens du commun… Ainsi, chacun a son terme pour désigner la même personne : apprenant,
locuteur ou énonciateur (oui, il y a encore des luttes internes entre linguistes), utilisateur et élève.
Le terrain par excellence de cette guerre est l’université. Rappelons qu’à l’origine, les études de fle prenaient pour cadre d’autres départements comme ceux de lettres et de
linguistique. Mais le fle accédant au succès qu’on lui connaît pris bientôt son indépendance par rapport à ces départements.
Cette indépendance a engendré pour les fleistes un désir de reconnaissance et la volonté de montrer leur spécificité vis-à-vis des autres disciplines. Quant aux départements de
linguistique et de lettres, cette autonomie était perçue comme une remise en cause de leur propre discipline, jugée insuffisante pour assurer la mission de fle. La jalousie et la rancoeur prirent
le pas sur le respect et l’esprit d’ouverture.
Une amie qui était en lettre moderne me racontait l’incompréhension haineuse qu’ont certains profs de lettres vis-à-vis du fle. Lorsqu’elle les informa de son projet de faire son
master en fle et non en lettres, certains lui répondirent que les cours de fle revenaient de droit aux profs de lettres ! Ce qui montre une rare incompréhension (en même temps qu’une rare
bêtise) de ce qu’est le fle par rapport aux lettres.
Ce genre de réaction a malheureusement des conséquences concrètes. Discutez avec les secrétaires de vos départements, elles vous diront peut-être le mal qu’elles ont à trouver des
salles pour vos cours. Car, lors de l’élaboration des plannings, les départements de fle étant nouvellement créés, ils doivent attendre que les départements plus anciens (et donc plus
légitimes !) fassent leur choix. Et ce n’est qu’ensuite que les départements de fle peuvent grappiller ce qui reste. Face à cette situation, avoir ses propres mots permet de s’affirmer dans
sa différence et d’acquérir le pouvoir symbolique d’exister (et donc d’avoir des salles pour faire cours !).
Un terme comme « apprenant » permet aussi de faire plus sérieux, plus scientifique, vis-à-vis des linguistes, qui ne sont pas en reste en matière de rancœur. Cela permet
également d’exister par rapport au grand public, dont tout ce petit monde universitaire a pour point commun de ne pas vouloir partager le langage.
Bref, le mot « apprenant » n’a pas pour objet de mieux comprendre la réalité pédagogique et de vous aider à mieux faire votre travail. Il est le mauvais fruit d’une
guerre des langages que se livrent les différentes disciplines au sein du système universitaire. C’est sa seule raison d’être. Et il en va de même pour bon nombre de termes.
1 Barthes Roland, La guerre des langages, Œuvres complètes, Seuil, t. II, p. 1610-1613






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