Samedi 15 septembre 2007
Je voudrais répondre à un commentaire laissé par Miss Purple au bas du billet « Le Master FLE est-il nécessaire pour être prof de FLE ? » qui soulève un problème très intéressant. Bien que ce ne soit pas exprimé explicitement en ces termes, la question posée est de savoir si l’enseignement est un art ou une technique. On saisit l’importance de la réponse à cette interrogation vis-à-vis de la formation FLE. Car si la pédagogie est un art, c’est-à-dire si elle nécessite un don inné, alors le Master FLE ne sert à rien puisque le prof sait toujours déjà enseigner. Une personne non titulaire d’un Master peut donc parfaitement enseigner pour peu qu’il ait ce don. Mais si la pédagogie ne relève pas du don, alors il faut évidemment suivre une formation technique pour pouvoir enseigner.
Bien entendu, c’est le commun des mortels qui pense spontanément la pédagogie comme un don qui ne peut pas s’apprendre, ce qui implique que seules quelques personnes peuvent
enseigner. Et ce sont les didacticiens qui considèrent la pédagogie comme une technique, c’est-à-dire une connaissance que l’on peut s’approprier en travaillant, ce qui implique que n’importe qui
peut enseigner. Dans cette histoire, tout le monde à tort et tout le monde à raison.
L’erreur de la vision technicienne des didacticiens consiste à ne pas prendre l’art au sérieux. J’ai entendu parfois des "ingénieurs" de l’enseignement (constatez le parti pris
technicien de ce nom de baptême) déconsidérer la conception de l’enseignement comme art avec une pointe de mépris dans la voix. Ils semblent penser que les artistes sont des cinglés batifolant
tout nus dans la nature sous l’emprise de substance interdite.
Mais les artistes n’ont rien avoir avec cette caricature. Prenez Picasso ou Kandinsky, une fois que vous avez vu un de leur tableau, n’importe lequel, vous êtes capable de
reconnaître instantanément une autre œuvre de ces auteurs. De la même manière, bien qu’il faille une sensibilité littéraire assez développée, une petite citation peut suffire à identifier un
romancier en particulier. Et cela marche pour tous les autres arts : le cinéma, la musique, la bande dessiné, etc. Ce qui démontre que l’artiste ne construit pas ses œuvres au hasard, mais
avec des règles bien précises, c’est-à-dire avec une technique !
Après, les tenants de l’enseignement comme art commettent l’erreur inverse. Ils accordent trop d’importance au don, ce qui est une manière ici de ne pas prendre la technique au
sérieux. Ils pensent que le talent vous tombe tout rôti dans le bec, sans le moindre travail. Mais même le grand Léonard a pris des cours de peinture quand il était petit. Il a acquis les
techniques de base de la peinture dans l’atelier de Verrocchio, même si c’était ensuite pour les dépasser avec son célèbre sfumato. Par ailleurs, il a mis pas moins de quatre ans à
peindre la Joconde, l’œuvre la plus célèbre de toute l’histoire de l’art ! Il y a donc bien une nécessaire acquisition de connaissance technique et un travail acharné pour être un
bon artiste.
Une fois qu’on a pris l’art et la technique au sérieux, on peut retirer toute la « substantifique moelle » d’un parallèle entre l’art et l’enseignement. Ainsi, la
première qualité requise pour être prof, tout comme pour être artiste, c’est évidemment la créativité. Créativité qui se manifeste par une sensibilité à fleur de peau permettant de sentir les
besoins et les attentes des apprenants, une grande imagination pour modéliser dans sa tête les prochaines séances afin de déterminer ce qui va bien ou mal se passer et pouvoir faire le meilleur
cours possible, un talent pour créer du nouveau afin de ne pas ennuyer les élèves, etc.
On comprend ce qui rapproche l’artiste de l’enseignant, à savoir un don donné par la nature, mais qui doit être formé par une technique pour atteindre son plein épanouissement.
Mais il faut aussi saisir leurs différences pour bien comprendre ce qu’est enseigner. Car on ne peut évidemment pas poursuivre la comparaison jusqu’à dire que le prof fait de l’art au sens ou
l’artiste en fait. Selon moi, on peut et on doit appréhender sa classe comme une œuvre d’art. Mais il faut s’entendre sur ce qu’on appelle « œuvre d’art ».
Aujourd’hui, ce terme a un sens exclusivement esthétique, mais on oublie le sens premier du mot "art", qui est le savoir-faire de l’artisan. Savoir-faire qui ne peut produire qu’un
objet à la fois et qui se distingue par conséquent de la technique qui peut produire une infinité d’objets identiques. Prenez un artisan potier à qui on commanderait 1000 pots identiques, ils
auront bien entendu la même forme et se ressembleront énormément, mais ils seront pourtant tous différents par ce seul fait qu’ils ont été conçus un par un. Mais si vous commandez 1000 pots dans
une usine, ils seront tous parfaitement identiques car ils sortiront du même moule.
Appliqué à l’enseignement, l’exemple du potier nous met devant deux perspectives. Une perspective artisanale où chaque cours est unique et une perspective technique où les cours
sont normés et peuvent être reproduits à l’infini. Mais tout le monde sait que la première optique est la seule qui résiste à l’épreuve des faits. Même avec le même prof, les mêmes élèves, le
même cours, la même salle, vous n’obtiendrez jamais deux séances identiques.
La raison évidente de ce phénomène réside dans le fait que les profs travaillent avec des êtres vivants : les apprenants ! Et ces derniers, parce que ce sont des êtres
vivants et non des robots, ne se comportent jamais tout à fait de la même manière, tout comme le prof. D’où l’éternel reproche fait aux didacticiens d’être « trop abstrait ». En effet,
ne prenant pas suffisamment en compte le caractère vivant de leur objet d’étude, ils plaquent sur une réalité singulière des termes techniques abstraits, ce qui produit une distance
infranchissable entre leur discours et notre réalité.
En résumé, il faut laisser libre cours à son expression personnelle. Un cours doit être à l’image de son concepteur, ce qui sous-entend chez l’enseignant une indépendance d’esprit
radicale vis-à-vis de toute autorité. En effet, on est en droit d’attendre l’autonomie intellectuelle de la part d’un prof pour décider ce qu’il est bon de faire ou pas en cours. Par conséquent,
on peut tout à fait être prof sans avoir suivi de formation. Mais, dans ce cas, il faut vraiment avoir l’instinct de la pédagogie chevillé au corps. Mais malgré tout, l’enseignant ne doit pas
négliger le discours technique de la didactique car cela lui permet de nommer certains phénomènes de sa pratique, et par conséquent de les connaître et de les maîtriser.

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