Ce matin, 10h. Je me lève. On est en vacances. Le ciel est bleu. A peine ai-je allumé la radio que Francis Cabrel vient me cueillir avec sa chanson « Le torero ». Tout est bien. Moment
magique comme seul peut en offrir une matinée d’été.
Et là, en faisant chauffer mon lait, je me suis dit que cela semblait une bonne chanson à étudier en classe. Le rythme est lent, l’articulation claire et le vocabulaire assez
simple. Mais surtout, ce qui m’a frappé, c’est l’originalité du narrateur qui n’est rien d’autre qu’un taureau !
Bizarrement, bien que cette chanson soit un classique, je suis resté longtemps sans comprendre les paroles, qui sont tout à la fois très originales donc (puisque exprimant le point
de vue d’un animal) et très émouvantes (puisque le taureau raconte sa fin tragique dans une arène).
La nature pour le moins singulière du narrateur explique peut être que j’ai mis du temps à saisir le sens véritable de cette chanson, tant je n’avais pas spontanément l’idée de
m’identifier à un taureau dans une arène. Il pourrait donc être amusant de faire écouter ce morceau en demandant aux élèves d’essayer de déterminer qui parle. Il n’est pas certain qu’il trouve
d’emblée la bonne réponse.
Cependant, comme d’habitude, si mon intuition me semble bonne au départ, j’en perçois très vite les limites quand je me pose le problème de sa réalisation. Premièrement, comment
exploiter concrètement cette chanson ? Facile, on fait quelques écoutes pour identifier le narrateur. Mais cela ne va certainement pas prendre tout le cours et surtout, cela fait un peu
léger du point de vue des connaissances enseignées !
Alors quoi ? Il reste la tarte à la crème de la chanson à trous. J’aimerais un jour trouver quelque chose de plus original ! Peut être donner les paroles ou les strophes
(suivant le niveau des élèves) dans le désordre et leur demander de rétablir l’ordre. Je pense que je ferai ça la prochaine fois, ça a l’air plus dynamique et plus amusant (bien que je ne sois
pas certain que ce soit plus original !).
Mais ensuite, que faire derechef ? La première idée qui me vient est encore une tarte à la crème. On peut faire un petit débat pour ou contre la corrida dont cette chanson
serait l’introduction magistrale. Mais problème : ça risque d’être un faux débat puisque tout le monde sera certainement du côté du taureau, surtout après s’être identifié au pauvre animal
lors de la chanson !
Il faudrait donc trouver autre chose pour rebondir. Pour me donner des idées, je fais un petit tour sur Internet. Je tombe sur un article de Magali Lemeunier-Quéré intitulé
« Exploitation d’un document authentique : "Octobre" de F. Cabrel » sur le site Edufle. Là je me dis :
« Pile ce que je cherchais ! » mais la déception s’abat bien vite sur moi lorsque je constate qu’elle ne fait que me resservir la tarte à la crème de la chanson à
trous !
Mais il y a plus, d’une manière générale, elle se propose trois objectifs (dont je reproduis l’exacte formulation ci-dessous) pour exploiter cette chanson :
1/ Grammaire : le futur pour introduction au futur antérieur
2/ Mobiliser les 4 compétences autour d’un document authentique
3/ Thème : ville et campagne, nature, amour
En lisant ça, le mot « Boring ! » fuse instantanément dans mon esprit et vient torpiller ma belle motivation toute neuve que j’avais ce matin. Et si ça ne me donne
pas envie à moi, alors qu’est-ce que ça va être pour les élèves ! La perspective de réduire une si belle chanson à sa grammaire n’est guère engageante, surtout quand on vient me parler du
futur antérieur !
En fait, en y repensant à deux fois, peut-être que oui, il faudrait leur toucher deux mots du futur antérieur au cas où. Oui pour le vocabulaire de la ville, de la campagne, de la
nature et de l’amour. En réalité, je ne suis pas fondamentalement en désaccord avec les objectifs proposés. Simplement, je me rends compte qu’on me parle seulement du « quoi faire en
cours ? ». Mais ça, je le sais déjà ! Moi aussi, j’ai ma chanson de Cabrel et mon idée sur QUOI faire en cours. Mais mon problème n’est pas le QUOI, mais le COMMENT !
Or, si les didacticiens sont généralement dithyrambiques sur le « quoi », ils le sont nettement moins sur le « comment ». L’une des rares informations fournies
sur le « comment » concerne l’expression orale : « En binôme, demandez aux apprenants de repérer les indices textuels qui permettent de savoir à qui parle le chanteur et
pourquoi (références à l’enfance). »
Ce qui me gêne ici, c’est que le « comment » qu’on nous propose ressemble furieusement à un métadiscours à la croisée de l’explication de texte et de l’analyse
grammaticale. Franchement, vous vous imaginez dire : « A présent, cherchez les indices textuels qui permettent de savoir à qui parle le chanteur ? ». Et vos étudiants vous
répondre en chœur : « Le narrateur utilisant principalement la deuxième personne du singulier ainsi que la première personne du pluriel, nous pouvons supposer qu’il s’adresse à une
personne appartenant à son cercle d’intimes, probablement sa petite amie.» ? Moi pas.
Bien entendu, il est difficile de se prononcer sur ce qu’envisage vraiment cette didacticienne comme activité concrète de cours puisque aucune indication précise n’est fournie.
Pour ma part, j’aurais spontanément tendance à organiser une compétition par équipe, non pas sur le truc des indices textuels, mais sur d’abord le remplissage des trous : « La première
équipe qui remplie tous les trous a gagné ! »
Et ensuite, je ne sais pas, peut-être récupérer mon idée de débat, mais non plus pour que les étudiants disent véritablement ce qu’ils pensent, mais plutôt pour jouer une comédie
de débat avec un défenseur des animaux hystérique, un défenseur de la corrida cynique et peut-être même le taureau lui-même ! Pourquoi pas ?
Tout cela demande réflexion. Réfléchissons donc :-)
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