Il est fascinant de constater que la mnémotechnie s’est perdue dans les sables du temps alors même que cet art se sous-entendait comme une nécessité vitale pour les Anciens. L’explication tient
dans un trait de plume. Les Anciens prenaient la pose de l’orateur, nous avons celle de l’écrivain.
Rappelons qu’auparavant, écrire constituait un luxe rare tant le prix du mètre de papyrus était dispendieux. Cette donnée bassement matérielle impliquait certains comportements qui
sont de nos jours inconnus. Par exemple, consulter un livre en bibliothèque signifiait non pas lire et prendre des notes, mais lire et mémoriser le contenu de l’ouvrage.
Encore une fois, n’oublions pas cette évidence : les bics quatre couleurs et le papier A4 n’ont pas toujours existé en abondance ! Le tournant a eu lieu avec Gutenberg
(ce maudit !), qui, comme chacun sait, commit l’indélicatesse d’inventer l’imprimerie. Ce qui équivalut ni plus ni moins à une trépanation du genre humain, car avec la reproduction des
textes à volonté, donc leurs proliférations, on n’éprouva plus le besoin de retenir leurs contenus à l’aide de notre mémoire.
Ainsi, aujourd’hui, quand nous voulons nous souvenir de quelque chose, notre premier réflexe est de nous saisir de notre plus beau stylo et de déverser des hectolitres d’encre sur
une feuille double dûment quadrillée (et en respectant la marge !). Des notes de cours jusqu’à la liste de course en passant par les petits billets doux, tout est écrit.
Mais cette situation aboutit à un paradoxe confondant d’absurdité : si nous notons tout avec tant de soin, c’est pour ne rien oublier ; mais comme l’acte même d’écrire
nous dispense de mémoriser l’information, nous ne nous souvenons de rien ! La gigantesque capacité de conservation de nos écrits (dont Internet est l’expression la plus grandiose) n’a d’égal
que la médiocrité de notre mémoire.
Avez-vous lu un ouvrage pour préparer un examen ou un concours ? Vous avez certainement pris des notes, mais vous souvenez-vous de ces notes devant votre copie ? Ou tout
simplement si un ami vous demande ce que vous avez compris de l’ouvrage ? Avez-vous lu un bon roman pendant les vacances ? Mais, quelques semaines plus tard, êtes-vous capable de dire
autre chose que : « Je ne me souviens plus exactement de l’histoire, mais je me souviens que c’était bien ! » ?
Evidemment, à force de ne plus utiliser notre mémoire, elle a fini par s’atrophier et devenir aussi performante que celle d’un poisson rouge souffrant d’Alzheimer (je rappelle que
cet animal par ailleurs fort sympathique dispose d’une mémoire vive de 30 secondes). Si vous faites partie de ma génération, c’est-à-dire celle de 80, j’ai une simple question pour vous :
connaissez-vous vos tables de multiplication par cœur ? Si vous répondez par l’affirmative c’est que vous êtes un menteur, ou pire, un matheu ! La calculatrice a tué le calcul mental de
la même manière que l’écriture tua la mnémotechnie. Dites-vous qu’à chaque fois que vous prenez votre plume, vous sacrifiez un peu de votre mémoire.
Certes, le chemin qui va à l’encontre de notre civilisation de l’écrit est ardu car personne n’interroge ces comportements qui nous semblent si « naturels », comme
prendre des notes pendant un cours. Par ailleurs, retrouver une part du savoir des Anciens s’avère une entreprise difficile puisque appartenant à une civilisation de l’oral, ils n’ont par
définition rien laissé par écrit (ou si peu) et ils ne nous lèguent qu’un silence plein de mystère.
Bon, je reviendrai dans un billet ultérieur sur les différentes mnémotechniques que j’ai pu retrouver et surtout sur leurs éventuelles utilisations dans l’enseignement. Mais là,
bizarrement, j’en ai marre d’écrire. En attendant, je vous laisse les seules références que je connaisse sur le sujet (et vraisemblablement les seules qui existent !) :
Rhétorique à Herennius d’auteur inconnu
Cicéron, De oratore, livre II, 350-361 (seulement 2 pages sur le sujet !)
Quintilien, Institution oratoire
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