Si vous allez consulter le comte rendu du deuxième Forum des centres FLE de 2006, vous serez peut-être,
tout comme moi, dérangé par ce que vous lirez. Ce rapport a été rédigé sous la forme d’un question/réponse et les propos tenus sur l’utilisation du manuel en classe me paraissent quelque peu
surprenants.
Pour ma part, je suis a priori contre l’utilisation du manuel car je considère que cela a des conséquences désastreuses sur la structure même du cours. En effet,
introduisez un manuel dans une salle de cours et qu’obtenez-vous ? Une classe entière le nez dans un bouquin ! Par conséquent incapable de parler et d’interagir. Or, que peut-on bien
faire d’autre dans une classe de langue sinon parler ? De plus, le manuel enferme le professeur dans un déroulement linéaire de la séance puisqu’il est sensé, en théorie, descendre chaque
exercice un par un. Peut-être n’êtes-vous pas aussi radical que moi, ce que je peux comprendre car le manuel n’a tout de même pas que des inconvénients, mais franchement, serez-vous d’accord avec
les arguments développés dans ce compte rendu par les pro-manuels ?
Premier point : à la question : « pourquoi un manuel ? » ils répondent qu’il s’agirait d’abord d’une « demande des apprenants », qui
ressentiraient le « besoin d’une béquille » et « d’un soutien tout au long du cours qui soit plus ordonné que des photocopies ». Autrement dit, le manuel a
une fonction purement psychologique. Il doit rassurer l’élève en matérialisant par un gros pavé les savoirs qu’il doit acquérir. L’apprenant peut ainsi tenir au sens propre ce qu’il doit
apprendre. En ce qui me concerne, j’estime au contraire comme utile de leur faire prendre conscience qu’on n’apprend pas une langue dans un manuel. Et c’est aussi mon rôle de rassurer les élèves
sur le fait que s’ils font ce que je dis moi (et non le manuel !) ils progresseront dans leur apprentissage de la langue cible.
Deuxième raison d’utiliser un manuel : le manuel peut « faciliter le travail du prof ». Je n’en doute pas dans la mesure où la fonction du manuel consiste à
prémâcher tout son travail, et c’est justement le problème ! Pour ma part, je considère que l’élaboration de matériel pédagogique fait partie intégrante de mon métier. Si vous m’enlevez ça,
vous m’enlevez tout ! Je me sens un peu comme ces ouvriers qu’on remplace par des machines-outils. C’est la même chose, on me remplace par un être de papier ! Car les documents que
j’élabore ne sont pas de simples bouts de papier qu’on jette sitôt le cours terminé, mais l’expression concrète de mon esprit créatif de prof, qui se creuse les méninges pour trouver des
activités efficaces, et un peu originales, pour mes élèves.
Autre raison : le manuel doit « permettre à la direction d’un centre ou au coordinateur pédagogique d’avoir un suivi plus régulier et systématique que le seul
compte-rendu élaboré par le prof sur son propre cours. » Autrement dit, on ne fait pas confiance aux profs pour atteindre les objectifs fixés ! On préfère les soumettre au diktat
d’un manuel quelconque afin que les centres puissent assurer à leurs clients que leur argent est bien investi. Car dans les centres, voyez-vous, on est sérieux. On ne commet pas la bêtise de
fonder l’enseignement sur le jugement de ces idiots de profs, mais bel et bien sur le suivi d’un bon et gros manuel.
Ils abordent ensuite le thème de l’utilisation d’une méthode en cours. Ils commencent par livrer leur vision
de ce qu’est une méthode : « La méthode n’est qu’une “colonne vertébrale” sur laquelle le prof greffe un corps, une peau en fonction de ses
apprenants. » Vous noterez comme la phrase est étrangement tournée. On y emploie une structure restrictive « n’est qu’une » avec une expression, « colonne
vertébrale », désignant d’habitude ce qui est précisément fondamental dans une chose. N’est-ce pas curieux ? Le fond semble contredire la forme. Ce serait comme de dire :
« Cette charpente n’est qu’une colonne vertébrale sur laquelle repose le toit de la maison, et l’essentiel, c’est le papier peint. » Ainsi, alors même que la phrase semble dire tout le
contraire, la méthode est donc la colonne vertébrale du cours (et non pas le prof !) et il semble que l’enseignant soit réduit à la pose du papier peint !
Mais attention, cela ne s’arrête pas là car après vient ce que je n’hésiterais pas à qualifier comme le « pompon ». S’interrogeant sur les libertés que peut prendre le
prof vis-à-vis de la méthode, ils expliquent qu’il existe un « danger de contredire
la méthodologie et la progression du manuel par un ajout intempestif et pas assez réfléchi de nouveaux documents. » Le prof est donc une fois
de plus implicitement présenté comme un débile profond qui ne sait visiblement pas où il habite, et qui fera bien mieux son travail une fois enchaîné à un manuel !
Mais le point suivant est sans doute l’explication de tout ce qui précède. Car figurez-vous qu’il existe un « danger de rendre l’achat d’un
manuel peu attractif s’il n’est utilisé qu’épisodiquement. » Là, au moins, ça a le mérite d’être clair : si on n’utilise pas le manuel, son achat ne sera pas rentable. Donc ce qui
justifie in fine l’utilisation d’un manuel en classe, c’est sa REN-TA-BI-LI-TE ! CQFD !!! Et il semble malheureusement qu’on touche ici à un point sensible, car si vous allez
consulter la liste des intervenants à ce forum, vous tomberez (ô surprise !) sur la liste exhaustive de tous les éditeurs de
manuels FLE (CLE, Didier, Hachette, etc.). Ceci explique sans doute cela… On imagine bien que, face à tous les éditeurs réunis, on ne va tout de même pas dénigrer les manuels. On risquerait de se
fâcher…
Enfin, dernière question dont je critiquerai la réponse : « le manuel peut-il avoir pour vocation de guider
les enseignants ? » La réponse est une fois de plus on ne peut plus claire :
« Oui, l’utilisation d’une méthode peut être l’occasion pour le professeur d’une formation ou d’une auto-formation sur de nouvelles approches, de nouveaux objectifs et
d’une remise en question de sa pratique de classe. » Ce qui est supposé ici, pour la énième fois dans le rapport, c’est la supériorité toute naturelle du manuel sur les compétences de
l’enseignant. Ce dernier étant invité poliment à une « remise en question de sa pratique de classe » par le manuel. Mais quid de la remise en question du manuel par
l’enseignant ?
Et enfin, après tout ça, n’étant absolument pas gênés aux entournures, ils précisent que « le manuel donne des pistes aux enseignants mais ne doit pas, obligatoirement,
tout décider à leur place. » Ce qui est bien évidemment en totale contradiction avec tous les arguments mobilisés auparavant !
Pour terminer, je trouve cette disqualification incessante et implicite des compétences du prof par rapport au manuel comme assez désagréable, et pour tout dire véritablement
insultante pour nous, surtout venant de collègues et de chefs de centre ! Nous sommes vraiment considérés comme des incapables. Et le pire, c’est que tout cela est sous-entendu. Car je ne
doute pas que si vous leur posez la question ou si, par mégarde, ils tombent sur ce blog, ils se défendront d’avoir toutes ces idées que je leur prête, pourtant, je ne vois pas d’autre conclusion
possible à ce rapport.
D’un autre côté, je ne peux imaginer que cette prise de position soit consciemment choisie. Peut-être s’explique-t-elle par un préjugé provenant de notre civilisation de l’écrit,
qui suppose que le vecteur normal du savoir est le livre, disqualifiant a priori toute forme d’enseignement oral. Ce qui pose évidemment un petit problème lorsqu’il s’agit d’enseigner
précisément un savoir oral comme une langue. Pour plus de développement, je vous invite à aller lire l’article que j’ai consacré à la civilisation de l’écrit et à celle de l’oral : L’art oublié de la mnémotechnie.
Commentaires Récents