3 septembre 2007 1 03 /09 /septembre /2007 11:52


 
Si vous allez consulter le comte rendu du deuxième Forum des centres FLE de 2006, vous serez peut-être, tout comme moi, dérangé par ce que vous lirez. Ce rapport a été rédigé sous la forme d’un question/réponse et les propos tenus sur l’utilisation du manuel en classe me paraissent quelque peu surprenants.
 

Pour ma part, je suis a priori contre l’utilisation du manuel car je considère que cela a des conséquences désastreuses sur la structure même du cours. En effet, introduisez un manuel dans une salle de cours et qu’obtenez-vous ? Une classe entière le nez dans un bouquin ! Par conséquent incapable de parler et d’interagir. Or, que peut-on bien faire d’autre dans une classe de langue sinon parler ?
De plus, le manuel enferme le professeur dans un déroulement linéaire de la séance puisqu’il est sensé, en théorie, descendre chaque exercice un par un. Peut-être n’êtes-vous pas aussi radical que moi, ce que je peux comprendre car le manuel n’a tout de même pas que des inconvénients, mais franchement, serez-vous d’accord avec les arguments développés dans ce compte rendu par les pro-manuels ?

 
Premier point : à la question : « pourquoi un manuel ? » ils répondent qu’il s’agirait d’abord d’une « demande des apprenants », qui ressentiraient le « besoin d’une béquille » et « d’un soutien tout au long du cours qui soit plus ordonné que des photocopies ». Autrement dit, le manuel a une fonction purement psychologique. Il doit rassurer l’élève en matérialisant par un gros pavé les savoirs qu’il doit acquérir. L’apprenant peut ainsi tenir au sens propre ce qu’il doit apprendre.
En ce qui me concerne, j’estime au contraire comme utile de leur faire prendre conscience qu’on n’apprend pas une langue dans un manuel. Et c’est aussi mon rôle de rassurer les élèves sur le fait que s’ils font ce que je dis moi (et non le manuel !) ils progresseront dans leur apprentissage de la langue cible.
 

Deuxième raison d’utiliser un manuel : le manuel peut « faciliter le travail du prof ». Je n’en doute pas dans la mesure où la fonction du manuel consiste à prémâcher tout son travail, et c’est justement le problème !
Pour ma part, je considère que l’élaboration de matériel pédagogique fait partie intégrante de mon métier. Si vous m’enlevez ça, vous m’enlevez tout ! Je me sens un peu comme ces ouvriers qu’on remplace par des machines-outils. C’est la même chose, on me remplace par un être de papier ! Car les documents que j’élabore ne sont pas de simples bouts de papier qu’on jette sitôt le cours terminé, mais l’expression concrète de mon esprit créatif de prof, qui se creuse les méninges pour trouver des activités efficaces, et un peu originales, pour mes élèves.

 
Autre raison : le manuel doit « permettre à la direction d’un centre ou au coordinateur pédagogique d’avoir un suivi plus régulier et systématique que le seul compte-rendu élaboré par le prof sur son propre cours. »
Autrement dit, on ne fait pas confiance aux profs pour atteindre les objectifs fixés ! On préfère les soumettre au diktat d’un manuel quelconque afin que les centres puissent assurer à leurs clients que leur argent est bien investi. Car dans les centres, voyez-vous, on est sérieux. On ne commet pas la bêtise de fonder l’enseignement sur le jugement de ces idiots de profs, mais bel et bien sur le suivi d’un bon et gros manuel.
 

Ils abordent ensuite le thème de l’utilisation d’une méthode en cours. Ils commencent par livrer leur vision de ce qu’est une méthode : « La méthode n’est qu’une “colonne vertébrale” sur laquelle le prof greffe un corps, une peau en fonction de ses apprenants. »
Vous noterez comme la phrase est étrangement tournée. On y emploie une structure restrictive « n’est qu’une » avec une expression, « colonne vertébrale », désignant d’habitude ce qui est précisément fondamental dans une chose. N’est-ce pas curieux ? Le fond semble contredire la forme. Ce serait comme de dire : « Cette charpente n’est qu’une colonne vertébrale sur laquelle repose le toit de la maison, et l’essentiel, c’est le papier peint. » Ainsi, alors même que la phrase semble dire tout le contraire, la méthode est donc la colonne vertébrale du cours (et non pas le prof !) et il semble que l’enseignant soit réduit à la pose du papier peint !

 
Mais attention, cela ne s’arrête pas là car après vient ce que je n’hésiterais pas à qualifier comme le « pompon ». S’interrogeant sur les libertés que peut prendre le prof vis-à-vis de la méthode, ils expliquent qu’il existe un « danger de contredire la méthodologie et la progression du manuel par un ajout intempestif et pas assez réfléchi de nouveaux documents. »
Le prof est donc une fois de plus implicitement présenté comme un débile profond qui ne sait visiblement pas où il habite, et qui fera bien mieux son travail une fois enchaîné à un manuel !

 
Mais le point suivant est sans doute l’explication de tout ce qui précède. Car figurez-vous qu’il existe un « danger de rendre l’achat d’un manuel peu attractif s’il n’est utilisé qu’épisodiquement. » Là, au moins, ça a le mérite d’être clair : si on n’utilise pas le manuel, son achat ne sera pas rentable. Donc ce qui justifie in fine l’utilisation d’un manuel en classe, c’est sa REN-TA-BI-LI-TE ! CQFD !!!
Et il semble malheureusement qu’on touche ici à un point sensible, car si vous allez consulter la liste des intervenants à ce forum, vous tomberez (ô surprise !) sur la liste exhaustive de tous les éditeurs de manuels FLE (CLE, Didier, Hachette, etc.). Ceci explique sans doute cela… On imagine bien que, face à tous les éditeurs réunis, on ne va tout de même pas dénigrer les manuels. On risquerait de se fâcher…
 

Enfin, dernière question dont je critiquerai la réponse : « le manuel peut-il avoir pour vocation de guider les enseignants ? » La réponse est une fois de plus on ne peut plus claire : « Oui, l’utilisation d’une méthode peut être l’occasion pour le professeur d’une formation ou d’une auto-formation sur de nouvelles approches, de nouveaux objectifs et d’une remise en question de sa pratique de classe. »
Ce qui est supposé ici, pour la énième fois dans le rapport, c’est la supériorité toute naturelle du manuel sur les compétences de l’enseignant. Ce dernier étant invité poliment à une « remise en question de sa pratique de classe » par le manuel. Mais quid de la remise en question du manuel par l’enseignant ?

 
Et enfin, après tout ça, n’étant absolument pas gênés aux entournures, ils précisent que « le manuel donne des pistes aux enseignants mais ne doit pas, obligatoirement, tout décider à leur place. » Ce qui est bien évidemment en totale contradiction avec tous les arguments mobilisés auparavant !

 
Pour terminer, je trouve cette disqualification incessante et implicite des compétences du prof par rapport au manuel comme assez désagréable, et pour tout dire véritablement insultante pour nous, surtout venant de collègues et de chefs de centre ! Nous sommes vraiment considérés comme des incapables.
Et le pire, c’est que tout cela est sous-entendu. Car je ne doute pas que si vous leur posez la question ou si, par mégarde, ils tombent sur ce blog, ils se défendront d’avoir toutes ces idées que je leur prête, pourtant, je ne vois pas d’autre conclusion possible à ce rapport.
 

D’un autre côté, je ne peux imaginer que cette prise de position soit consciemment choisie. Peut-être s’explique-t-elle par un préjugé provenant de notre civilisation de l’écrit, qui suppose que le vecteur normal du savoir est le livre, disqualifiant a priori toute forme d’enseignement oral. Ce qui pose évidemment un petit problème lorsqu’il s’agit d’enseigner précisément un savoir oral comme une langue.
Pour plus de développement, je vous invite à aller lire l’article que j’ai consacré à la civilisation de l’écrit et à celle de l’oral : L’art oublié de la mnémotechnie.

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commentaires

Pauline 16/11/2008

http://sacadosdepopo.blogspot.com/

simplement j'ai pas mal de questions pour des profs FLE.
à bientôt

Pauline

marine 17/12/2008

Je suis bien d'accord avec vous qu'un manuel ne fera jamais un bon prof à lui tout seul, d'autant plus si l'enseignant ne sait pas s'en servir intelligemment. Le manuel n'est pas ma philosophie de l'enseignement, loin de là, mais dans certains contextes on n'a pas trop de liberté non plus.
Par ailleurs, étant donné les contraintes éditoriales ça limite pas mal l'intérêt des thèmes, le contenu des documents, l'actualité et bien d'autres choses et l'on ne peut pas prétendre faire un manuel "universel" quand on voit la diversité du public. Après avoir assisté à une conférence de Mr Loiseau, auteur de manuels de FLE, j'ai eu un sentiment d'écœurement profond en voyant à quel point tout était une question de fric. Les profs feignants ou peu consciencieux sauront peut-être en profiter (pour endormir, voire dégouter, leurs élèves)?!

DCR 23/12/2008

J'ai lu ce billet avec intérêt et intervient pour la 1ère fois dans le cadre d'un commentaire. Je parle avant tout comme prof, puis en tant que coordinateur pédagogique.
Pour ma part, je crois qu’il faut savoir que tous les contextes d’enseignement diffèrent et que le manuel peut être nécessaire. Je travaille dans une AF d’Espagne. Nos étudiants sont des clients exigeants. Ils demandent à travailler avec une méthode, c’est un soutien psychologique indéniable. Ensuite, à nous de sélectionner les manuels les plus intéressants et les plus pertinents – par exemple, un manuel qui permet un travail d’autoévaluation ou qui permet de s’en évader pour exploiter des activités pédagogiques que nous créons nous-mêmes. Quand on a un certain nombre de profs à coordonner et une très grande diversité de cours à dispenser, pourquoi refuser l’utilisation des manuels. Pour rendre le bon fonctionnement de l’offre de cours ingérable ?
Ensuite, le manuel facilite le travail du prof. Il faut respecter les compétences de chacun. Certains sont créatifs et passent leur temps à concevoir des exploitations génialissimes. D’autres vont être beaucoup plus calés au niveau des techniques de classe. D’où un travail d’équipe et de mutualisation indéniables. Mais je m’éloigne du sujet.
Personnellement, le manuel est bienvenu, surtout s’il est bien fait et me laisse l’occasion d’en sortir et d’y revenir facilement. Cela ne bride ma créativité, bien au contraire, je me sens libre de m’évader et de matérialiser mes idées sous forme de créations pédagogiques qui se veulent plus créatives au niveau de la production, mais aussi plus ludiques pour le réemploi de points de langue. J’ai l’impression de trouver un bon équilibre entre le support de référence des apprenants et le nombre de photocopies distribuées.
En ce qui concerne la coordination pédagogique, je refuse que les coordinateurs soient étiquetés comme des gens qui ne font pas confiance à leur équipe, dont ils traitent les membres comme les derniers des crétins. En tant que prof, je ne suis jamais senti dirigé par ma coordinatrice pédagogique comme si j’étais un imbécile. En tant que coordinateur, je ne me sens an aucun cas supérieur aux professeurs. Le manuel nous offre la possibilité d’avoir un cadre et un calendrier pour chacun de nos niveaux. Les profs sont soulagés qu’il existe.
Pour nos cours en entreprises, les objectifs sont spécifiques et les profs créent leur propre programme. C’est parfois un problème pour eux. Là encore, il faut respecter les compétences de chacun. Certains peuvent définir des objectifs facilement, d’autres non. Cela n’empêche que tous sont compétents !
L’argument commercial ne peut pas être nié. Si on fait acheter une méthode, elle doit être rentabilisée. Ce point dépend aussi de la culture du pays. J’enseigne en Catalogne et il est certain que les Catalans ne dépensent pas un euro si celui-ci n’est pas rentabilisé. Ce rapport commercial est une réalité que nous devons prendre compte.
Ensuite, le manuel serait un outil supérieur au prof ? N’importe quoi ! Il doit se mettre au service du prof, pas le contraire. Pour l’autoformation, pourquoi nier que parfois un point de grammaire bien expliqué peut être une petite révision pour le prof ? Ceci dit, rien ne l’empêche de s’auto-documenter et de consulter une grammaire pour mieux expliquer un point de langue qui sera introduit en classe.

Lean 23/05/2009

Personnellement, je suis stagiaire (anglais) donc débutante et nous, c'est tout le contraire : les formateurs ne cessent de nous dire qu'"IL-NE-FAUT-PAS-TROP-UTILISER-LE-MANUEL".

Je peux imaginer qu'après plusieurs années d'enseignement, on puisse en éprouver le besoin, mais les formateurs semblent oublier que nous débarquons totalement, etlorsqu'on débute, le manuel est bien utile, surtout en collège.

C'est d'autant plus utile que j'arrive à une période de réforme donc je dois en plus inclure toutes les exigences du CECRL. Alors en début d'année, j'ai emprunté tous les manuels du niveau auquel j'enseigne, et j'ai trouvé celui qui me correspondait parfaitement : en accord avec toutes les réformes, attractif pour les élèves ... Quand je vois qu'il a été conçu par des docteurs en didactique et autres IPR, je vois mal comment moi, débutante, je pourrais prétendre faire mieux?
Et comment je pourrais vouloir à tout prix faire moins bien simplement pour dire que "c'est moi qui l'ait fait".

Par contre, comme l'explique le document pro-manuel dont vous parlez, j'ai effectivement l'impression d'apprendre beaucoup, notamment dans l'application concrète du CECRL qui peut parfois paraître bien obscure sans exemples concrêts.

Je serais fière de pouvoir me passer d'un manuel et si c'était le cas, j'imagine que j'aurais terriblement envie d'être publiée.

Alors, la question que je me pose : les concepteurs de manuels ont-ils acquis cette compétence en s'inspirant de manuels toute leur carrière, ou au moins au début? Ou bien sont-ils d'anciens anti-manuel qui ont le don de la conception de séquence?

Lean 23/05/2009

et je précise aussi qu'utiliser un manuel ne signifie pas nécessairement de faire toutes les leçons, dans l'ordre, exercices après exercices (même s'il est vrai que certains manuels incluant le principe du rebrassage peuvent inciter à traiter les chapitres dans l'ordre). Mais par contre, l'enseignant n'est pas tenu de faire tous les exercices.
Ceci dit, si l'on choisit bien son manuel, lorsqu'on se "plonge" dedans, qu'on se penche sur le fichier pédagogique, on en perçoit toute la logique.
Mais rien n'empêche d'améliorer encore, de modifier etc.

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