Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
20 septembre 2007 4 20 /09 /septembre /2007 09:40


L’interculturel est un sujet intellectuellement complexe et moralement délicat car il mêle la pédagogie à l’idéologie. Je citerai ici pour illustrer mon propos un extrait de Former les apprenants de FLE à l’interculturel rédigé par Haydée Maga et publié sur Franc parler. :
 

« La prise en compte de la culture dans l’enseignement des langues étrangères est indispensable, non seulement pour communiquer efficacement, mais aussi parce qu’elle représente un enjeu éthique. Combattre la xénophobie et l’ethnocentrisme, éviter les préjugés et les discriminations est plus que jamais une préoccupation des pédagogues et des acteurs de l’éducation. » Plus loin, elle ajoute que la finalité éducative de l’école est désormais « élargie à un projet humaniste à l’échelle du monde (compréhension entre les peuples, enrichissement mutuel…). »
 

Je perçois dans ce passage une difficulté non pas dans ce qui est dit mais plutôt dans ce qui n’est pas dit. On nous présente ici trois affirmations parfaitement légitimes, mais dont il faut soigneusement tracer les limites pour ne pas tomber dans des erreurs extrêmement dommageables :
 
1/ la formation à l’interculturel permet de mieux communiquer dans une langue étrangère
2/ la formation à l’interculturel répond à un « enjeu éthique »
3/ la formation à l’interculturel répond à « un projet humaniste à l’échelle du monde »
 
1/ la formation à l’interculturel permet de mieux communiquer dans une langue étrangère : Il n’y a pas de débat sur le versant pragmatique de la formation à l’interculturel. Si vous êtes Français et que vous souhaitez envoyer un C.V. dans un pays anglophone, il est évidemment primordial de savoir qu’il faut mettre en avant ses expériences et non pas ses diplômes. Ce qui est en gros l’inverse en France. Autre exemple, si on vous invite à une soirée au Québec, sachez qu’il faut emmener sa propre nourriture car, contrairement à la France, le dîner n’est pas servi !
 

Cependant, on voit bien dans ces exemples que le « mieux communiquer » concerne des comportements. Quand un Québécois vous dit : « Je t’invite ce soir chez moi. » la sensibilisation à l’interculturel va vous aider à comprendre ce que signifie précisément cet énoncé dans la bouche d’un Québécois et vous n’aurez ainsi pas de « problème de communication ». On peut par conséquent adopter deux points de vue sur l’interculturel. Un point de vue pragmatique où on considère les comportements sociaux propres à une culture. Et un point de vue idéologique où on observe les valeurs propres à cette même culture, ce qui nous amène à notre deuxième point.
 
 
 
2/ la formation à l’interculturel répond à un « enjeu éthique » : Je suis plus réservé sur le versant idéologique de l’interculturel. Tout d’abord, appelons un chat un chat, ce qu’on appelle ici une formation à l’interculturel est en réalité un cours de morale, où il s’agit d’inculquer certaines valeurs aux apprenants.
Ainsi, l’enseignant a pour objectif de faire comprendre à ses apprenants qu’il est MAL d’être xénophobe ou d’être ethnocentriste. Et que si les apprenants discriminaient d’aventure un individu parce qu’il est noir, un tel comportement serait sévèrement réprimé non seulement d’un point de vue moral, c’est-à-dire du point de vue de la société, mais aussi et surtout d’un point de vue pénal, c’est-à-dire qu’ils pourraient être traduits devant les tribunaux. Reconnaissons que nous sommes ici bien loin du simple projet pédagogique d’enseigner une langue.
 

Cependant, si l’ « enjeu éthique » est à des années lumières de l’enseignement des langues, il n’en demeure pas moins pleinement légitime pour peu qu’on le situe dans son cadre d’origine : l’Europe. Car le projet de sensibiliser les apprenants à l’interculturel prend sa source dans le Cadre européen commun de référence pour les langues. Texte qui a pour vocation d’harmoniser l’enseignement des langues en Europe pour, à terme, permettre aux Européens de mieux communiquer entre eux.
Ce qui répond parfaitement au projet politique de l’Union visant à faire vivre ensemble des peuples différents. Il n’y a donc strictement rien à redire sur ce point. En faisant un cours sur l’interculturel au sein de l’Europe politique, le prof de langue effectue un travail citoyen et moral pour affirmer des valeurs de tolérance et de respect qui sont les nôtres.
 
 
 
3/ la formation à l’interculturel répond à « un projet humaniste à l’échelle du monde »
 
Le vrai problème surgit lorsqu’on met de côté ce cadre institutionnel et géopolitique dans lequel évolue l’interculturel pour le projeter dans d’autres cultures. Du coup, on aboutit à « un projet humaniste à l’échelle du monde ». Le prof de FLE passe alors du statut d’enseignant à celui de représentant politique de l’Union, voire à celui d’Evangéliste de l’interculturel.
En d’autres termes : faire de l’interculturel à l’extérieur de l’Union n’est-ce pas, quelque part, de l’ethnocentrisme ? La question peut paraître d’une ironie particulièrement mordante mais il se trouve que je la pose avec le plus grand des sérieux.
 

Rappelons nous les leçons de l’histoire : l’ethnocentrisme ne se donne jamais tel qu’il est. Il se dissimule toujours derrière le masque de la bonté d’âme.
Ainsi, les prêtres catholiques du XVIème siècle ont évangélisé les Indiens d’Amérique du Sud pour sauver leurs âmes de la damnation éternelle. Les colons français ont apporté la civilisation aux Africains pour les sortir de leur état de barbarie. Plus récemment, les Américains ont envahi l’Irak pour leur apporter la liberté. Bref, il y a toujours une bonne raison pour être ethnocentriste et croire que ce qui vaut pour nous vaut pour le monde entier. Qui sait si l’interculturel n’est pas la nouvelle bonne raison de l’Occident pour aller expliquer aux autres peuples comment ils doivent vivre ?
 

Pour ma part, je n’ai pas de réponse tranchée sur la question. J’ai juste des idées contradictoires autant que dérangeantes qui s’entrechoquent dans ma tête à ce sujet. D’un côté, j’ai une croyance indéfectible en la bonté du principe interculturel (même au-delà du simple cadre pédagogique). D’un autre côté, je constate que mes ancêtres défendaient des idées considérées a posteriori comme révoltantes avec vraisemblablement la même force de conviction qui est la mienne aujourd’hui en ce qui concerne l’interculturel. J’en suis exactement à ce point : l’histoire distille un soupçon malsain parmi mes convictions les plus profondes.

(Note : Je poursuis la réflexion sur l'interculturel dans Tolérance vs Interculturel)

Partager cet article

Repost 0

commentaires

oulipia 02/03/2011 12:39


Juste pour dire que je découvre votre blog par hasard, et que c'est tout à fait passionnant...


Thomas 27/09/2007 10:40

Effectivement, le glissement est rapide entre interculturel et leçon de morale, mais il me semble qu'une approche correcte de l'interculturel vise au contraire à contextualiser et faire comprendre plutôt qu'à imposer et évangéliser.

En ce sens, l'interculturel, mis à part la dimension pragmatique, s'apparenterait à de l'histoire des mentalités, il s'agirait de dégager les traits forts qui composent les valeurs et mentalités françaises (...ou québécoises, belges, etc.), et de montrer pourquoi ils font sens pour ces peuples.

Ce faisant, l'objectif éducatif serait :
- de permettre aux apprenants d'avoir une vision plus juste de la culture et des valeurs du pays dont il apprend la langue.
- de se décentrer par rapport à sa propre culture pour mieux la comprendre en la "dénaturalisant" (ses modes de pensées, ses conceptions, ses valeurs sont aussi le fruit de l'histoire)

Une fois ces outils intellectuels en tête, libre à lui de construire son jugement.

En un mot, étudier l'interculturel n'est pas forcément prêcher pour des valeurs, de même qu'enseigner l'histoire des religions n'est pas faire un cours de catéchisme...

Présentation

  • : ACIDE FLE
  • : Blog d’un prof de Français Langue Etrangère (FLE) proposant ses idées de cours ainsi que ses réflexions sur le métier de prof.
  • Contact

Recherche

Archives

Pages

Liens