Faut-il nécessairement faire de la grammaire en cours de FLE ? Face à ce problème, il y a deux sortes de profs : les premiers ne croient même pas opportun de poser la question tant la
réponse est évidente : « Oui ! » et les seconds voudraient bien faire autrement mais pensent que, malgré tout, on ne peut pas s’en passer. En définitif, que l’on considère la
grammaire comme une évidence ou comme une fatalité, tout le monde fait de la grammaire en cours d’une manière ou d’une autre.
Pourtant, on est fondé à se poser des questions sur la grammaire. Car qui n’a pas fait (plus d’une fois !) cette expérience décourageante de travailler un point de grammaire
avec de longues explications métalinguistiques, des exercices structuraux à foison, de la conceptualisation en veux-tu en voilà jusqu’à avoir la naïveté de croire que les élèves avaient compris
le truc. La fois suivante, vous faites un bête exercice d’écriture pour qu’ils utilisent le point de grammaire travaillé, et vous vous rendez compte qu’ils font toujours la même faute avec autant
d’enthousiasme, comme si vous n’aviez rien fait !
D’où les interrogations : la grammaire sert-elle à quelque chose ? Comment expliquer l’inefficacité des cours de grammaire par rapport à la maîtrise de la langue ?
Il semble que tout vienne d’une croyance erronée, ou au moins contestable, bien ancrée dans la tête des profs : il est possible de transformer une compétence grammaticale en compétence
pragmatico-linguistique. Mais cette idée est peut-être aussi fantaisiste que celle des alchimistes qui pensaient pouvoir transformer le plomb en or.
En effet, il est tout à fait clair qu’il ne suffit pas de connaître une règle de grammaire pour savoir l’appliquer pour la simple et bonne raison que la grammaire du français et la
langue française sont deux choses distinctes. Songez un peu concrètement à ce qu’on enseigne quand on fait un cours de grammaire et un cours de langue. Dans le premier cas on fait utiliser aux
apprenants des mots comme « verbe, sujet, complément, COD, etc. ». Dans le second cas c’est un lexique du genre « tête, cou, jambe, main, etc. » si c’est un cours sur le
corps. Dans le premier cas il y a un métalangage, dans le second il y a un langage.
Et le pari est d’arriver à une compétence orale en faisant comprendre le fonctionnement d’une langue via une métalangue. Tout cela part donc du principe que la compréhension d’une
règle aboutit nécessairement à une pratique effective. Problème : moi, je comprends tout à fait les instructions qui sont données sur la fiche de cuisine, pourtant, je n’arrive jamais au
même résultat que sur la photo !
Pour les langues c’est la même chose. Dans l’absolu, cette dichotomie entre langue et métalangue implique que vous pouvez apprendre la grammaire du français sans pour autant savoir
parler français ! Cas de figure qui n’est tout de même pas aussi impensable que ça puisqu’il existe des élèves extraordinairement forts en grammaire mais avec de graves difficultés à
utiliser leurs connaissances grammaticales en pratique. Alors encore une fois, pourquoi ?
Parce que quand vous faites faire à vos élèves des exercices de grammaire, vous allez leur faire travailler la compétence, non pas à parler français, comme dans un cours de langue,
mais à résoudre des exercices de grammaire ! Voilà pourquoi ils savent résoudre les exercices de grammaire avec facilité alors qu’ils ne sont pas fichus d’appliquer les règles dans un autre
contexte. Ainsi, la nature métalinguistique de la grammaire fait qu’on travaille des compétences qui n’ont rien avoir avec la langue.
En résumé : enseigner la grammaire, ce n’est pas enseigner la langue ; et en ce qui concerne la métamorphose des règles de grammaire en compétence orale, c’est au mieux
un espoir, au pire une illusion.
Sur le même thème, Cf. aussi L'approche grammaticale n'est qu'un trope culturel
Cordialement, Elena