Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
21 mars 2008 5 21 /03 /mars /2008 10:25


 


Quand les étrangers posent des questions de grammaire un peu techniques aux natifs, ces derniers sont généralement embarrassés pour répondre, comme s’ils étaient victimes d’un « bug linguistique ». Et la plupart du temps, ils déclarent d’un ton péremptoire : « Mais parce que c’est comme ça ! » ou, s’il s’agit d’un prof, il promettra de « réfléchir à la question » et de « donner la solution la semaine suivante ». Bien entendu, les promesses n’engagent que ceux qui les croient. Alors pourquoi ? Pourquoi est-ce que nous buguons quand on nous pose des questions sur notre langue maternelle ?


 
Tout d’abord, partons d’une évidence : le natif et l’allophone occupent des points de vue complètement différents par rapport à la langue cible et, par voie de conséquence, occupent également des points de vue différents quant au métadiscours sur cette langue. Ça semble évident, pourtant, cette vérité première explique des bizarreries que seul les étrangers peuvent nous faire remarquer. Ainsi, Shuji Ichikawa fait cette observation tout à fait percutante à propos du problème au combien épineux de l’article pour les étrangers :

 

« La plupart des grammaires du français qui se trouvent dans les bibliothèques aujourd’hui n’abordent pas du tout le problème du rôle de l’article qui pose tant de difficultés à certains apprenants étrangers qui ne connaissent pas cette catégorie dans leur langue maternelle. Il n’existe pas, et il n’a jamais existé, ce me semble, une méthode d’apprentissage des articles qui aurait permis d’éviter que de nombreux francophiles de longue date n’arrivent toujours pas, à leur grand dam, à les maîtriser. Cette situation est due, en partie, à l’insensibilité à cette difficulté des Français qui continuent à considérer celles qu’ils ont connues étant écoliers. » (Shuji Ichikawa, L'article, casse-tête chinois pour les Japonais, L’information grammaticale n°71, 1996 : 38)

 


Effectivement, nous savons tous que le système des articles français est quelque chose de difficile à acquérir, y compris pour les élèves les plus doués. Pourtant, les grammairiens ne semblent pas spécialement décidés à s’attaquer à ce problème. Pour comprendre cela, je crois qu’il faut souligner un mot utilisé par Ichikawa qui me semble tout à fait adéquat, c’est le terme d’« insensibilité ».


 
Car le natif français doit effectivement se concevoir comme complètement insensible à la problématique de l’article au sens propre du terme : il n’y voit et n’y sent aucune difficulté. Ce défaut dans la perception implique que du point de vue du locuteur natif, le fonctionnement de l’article n’entre pas dans la classe des observables et interdit de fait son accès au statut de problème. Pourquoi réfléchir sur quelque chose qui ne pose pas de problème ?

 


Ainsi, cette idée d’insensibilité à certains phénomènes linguistiques explique parfaitement pourquoi le natif français n’analyse pas le jeu subtil de l’article et pourquoi ce problème demeure désespérément absent des grammaires classiques. Une sensibilité linguistique commande la perception ou la non perception des phénomènes d’une langue, qui elle-même commande la capacité ou non à produire un discours grammatical explicatif.


 
Evidemment, les allophones, eux, perçoivent très clairement un problème dans le fonctionnement des articles. Et donc, fort logiquement, ils interrogent le prof natif sur ces mécanismes qui leur paraissent obscurs, mais pour répondre, le natif ne peut s’appuyer que sur ce qu’il est en mesure d’observer, ignorant les phénomènes ne rentrant pas dans son champ perceptif.

 


Or, la majorité des questions posées par les apprenants porte précisément sur ces mécanismes dont le natif n’a absolument aucune conscience, d’où le bug. En ce qui me concerne, j’ai toujours la désagréable sensation que ces questions surgissent d’une sorte d’« angle mort linguistique », c’est-à-dire d’un endroit du système linguistique qui semble bien obéir à des règles, mais que je suis incapable d’observer et encore moins de formuler.

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Marie-Eve 23/01/2009 11:21

pourriez-vous développer ce qui constitue selon vous le "problème de l'article", cette question m'intéresse au plus au point. Et merci pour ce blog !

cecilia 05/04/2008 18:51

j'aime beaucoup votre blog que je me suis permise de mettre en lien sur le mien. Je le lis toujours avec attention. Cependant, il est étrange de constater que dans cette note, vous vous placez dans la position d'un simple locuteur natif .. Or un professeur réagit il de manière identique ?

Présentation

  • : ACIDE FLE
  • : Blog d’un prof de Français Langue Etrangère (FLE) proposant ses idées de cours ainsi que ses réflexions sur le métier de prof.
  • Contact

Recherche

Archives

Pages

Liens