Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
27 mai 2008 2 27 /05 /mai /2008 09:38



Comme je l'ai indiqué dans Pourquoi les natifs sont-ils nuls en grammaire ?, l'expérience doit nous amener à concevoir le rapport qu'entretient le natif avec sa langue maternelle non pas sous la forme d'un système ordonné de règles grammaticales qui s'appliquerait mécaniquement, mais bien plutôt sous la forme d'une intuition d'ordre linguistique. Cette dernière se manifestant dans l'instantanéité d'une réponse réflexe et, par là, s'opposerait aux multiples médiations imposées par un discours métalinguistique comme la grammaire.



L'allophone dispose également d'une intuition linguistique qui s'applique évidemment à sa langue maternelle. Le problème est alors qu'au commencement de son apprentissage, il va percevoir les phénomènes langagiers à travers le prisme linguistique s'appliquant à sa langue maternelle, d'où l'influence évidente de cette dernière sur l'apparition des erreurs. Bien entendu, après avoir intégré un certain nombre de données, il développera alors sa propre intuition de la langue cible.



Le problème est ici de savoir si l'intuition linguistique de l'allophone en fin d'apprentissage est exactement la même que celle du natif. Autrement dit, les perspectives du natif et de l'allophone étant distinctes en début d'apprentissage, pourquoi ne pas imaginer qu'elles le soient également en fin d'apprentissage ? Tout en sachant que j'appelle ici « perspective » cet alliage complexe d'intuitions linguistiques de la L1 et de la L2 associé au discours grammatical s'appliquant à l'une et à l'autre. On peut donc se demander si natifs et allophones intuitionnent littéralement la même langue française.



On peut légitimement se poser la question dans la mesure où allophone et natif n'ont pas parcouru exactement le même chemin, ni utilisé les mêmes outils pour maîtriser la langue cible. Pour prendre une métaphore, c'est comme si deux voyageurs quittaient leurs villes respectives pour se diriger vers Paris, mais le premier partant du nord et le second du sud, lorsqu'ils verraient tous deux leur destination apparaître au loin, ils observeraient certes le même objet, Paris, mais n'occupant pas le même point de vue, chacun aurait une vision complètement différentes de la capitale.



Par exemple, une Roumaine de niveau C2 m'a un jour expliqué comment on lui avait enseigné le fonctionnement de certains articles et de certaines prépositions en français. Je serais bien incapable de reproduire exactement l'explication, car elle est à peu près incompréhensible pour un Français, mais le fonctionnement général était clair : associer telle préposition ou tel article à tel cas.

 

 

Bien entendu, la réflexion qui vient immédiatement à l'esprit est : « Mais, il n'y a pas de cas en français ! ». Certes, mais il y en a en roumain, et visiblement, ses profs transposaient certains cas de la langue roumaine sur le français pour expliquer les subtilités du fonctionnement des articles et des prépositions.



Vous avouerez qu'il s'agit là d'une belle différence de perspective sur le fonctionnement du français qui ne peut s'expliquer que de deux manières. Ou bien l'apposition des cas sur le français relève de la simple analogie pédagogique afin d'expliquer le fonctionnement des articles et des prépositions à des apprenants dont la L1 est une langue à cas. Ou bien l'explication métalinguistique proposée manifeste un véritable décalage par rapport à la vision du natif.

 

 

Ce qui ouvrirait la possibilité tourneboulante d'un regard proprement allophone sur la langue française, c'est-à-dire d'un point de vue qui pourrait, dans une certaine mesure, projeter la vision grammaticale de la langue maternelle sur le français. Permettant ainsi à un allophone de voir des cas en français là où le natif ne percevrait qu'une innocente préposition.



Ainsi, lorsque vous discutez avec un étranger qui s'exprime dans un français parfait, peut-être qu'en réalité, derrière cette perfection se cache un système linguistique qui s'écarte légèrement du vôtre par certains aspects. Et comme aucune erreur n'est commise, il serait impossible de s'en apercevoir. Mais pour pouvoir définitivement infirmer ou confirmer cette étrange hypothèse, il faudrait savoir ce qui se passe dans la tête des allophones, ce qui n'est jamais très évident.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

dominique 22/05/2010 14:00


merci de partager d'aussi passionnantes informations et remarques, qui ouvrent effectivement aux subtils courageux qui voudront faire ces recherches des horizons nouveaux


stéphane 12/05/2009 23:56

C'est juste. La différence entre "aujourd'hui" et "hier" est une différence logique plutôt qu'une différence grammaticale.

Karim Taillard 08/05/2009 22:22

Eh bien non ! Il est impossible d'expliquer le passé-composé en utilisant seulement le mot "hier, puisqu'on dit bien : Hier je me lavais quand le téléphone a sonné"
Le verbe "laver" est conjugué à l'imparfait de l'indicatif et non au passé-composé.

stéphane 10/03/2009 22:21

L'idéal serait sans doute de connaître la langue maternelle de ses étudiants. Pour, de là, par comparaison entre le français et leur langue maternelle, anticiper quelques points d'achoppement dans leur approche de la langue.
Pour le passé composé, bon,...on peut même commencer par expliquer le mot "hier", non?

Présentation

  • : ACIDE FLE
  • : Blog d’un prof de Français Langue Etrangère (FLE) proposant ses idées de cours ainsi que ses réflexions sur le métier de prof.
  • Contact

Recherche

Archives

Pages

Liens