Un jour, je corrigeais tranquillement des copies à mon bureau. Mon chef bien aimé entre et s'approche de moi, l'air gêné, il se racle la gorge :
« Heum... J'ai une mauvaise nouvelle.
- Quoi ? Je vais encore être jury au Delf ?
- Heu... Non, c'est-à-dire... tu vas devoir utiliser un manuel pour tes cours.
- De quoi !? Mais qu'est-ce que j'ai fait ! Pourquoi ? Est-ce que les élèves ont dit que j'étais nul ? Est-ce que j'ai besoin qu'on me dise comment faire mes cours ? Est-ce que j'ai pas toujours donné entière satisfaction ? Pourquoi tu me fais ça ? C'est parce que j'ai couché avec ta femme, c'est ça ?
- Ecoute, nous avons un programme à respecter. Tu ne peux pas faire toujours ce que tu veux en cours !
- Mais pourquoi pas ? Est-ce que je vais dire aux auteurs de manuel comment faire leur manuel ? Non ! Alors pourquoi ils viennent me faire la leçon en classe ?
- C'est comme ça et puis c'est tout !
- Ah bravo ! Belle pédagogie ! Ça, c'est exactement ce qu'on dit quand on n'est pas foutu d'expliquer une règle de grammaire.
- Arrête de faire l'enfant ! Tu sais très bien qu'on est obligé.
- Misère de misère ! Qu'est-ce que ça va être encore ? Campus ? Alter Ego ? Connexions ? O mon Dieu ! Faites que ce soit pas les Cours de la Sorbonne ! Faites que ce soit pas les Cours de la Sorbonne !
- Heum... c'est-à-dire que... (raclement de gorge) ... non... en fait, il ne s'agit pas de ce genre de manuel, tu vas devoir utiliser un manuel de grammaire. En l'occurrence, heum... L'expression française écrite et orale d'Abbadie. »
Là, je me souviens plus de ce qui s'est passé parce que je me suis évanouis d'horreur. Il paraît que lorsque j'ai commencé à émerger, j'aurais balbutié que j'allais brûler Grenoble ou quelque chose comme ça, mais je me souviens pas de ça non plus. Enfin bref, ce jour là, on m'a mis les fers aux pieds en m'imposant le pire manuel de grammaire qui ait jamais été conçu : 240 pages d'exercices à trous ! Qui dit mieux ?
J'ai donc commencé, la mort dans l'âme, à faire cours avec ce manuel. Enfin, si on peut appeler ça « faire cours » : Faites l'exercice à trous. Correction. Faites l'exercice à trous. Correction. Faites l'exercice à trous. Correction, etc. Je me suis rarement senti aussi mal à l'aise devant mes élèves et je peux dire avec certitude que jamais je n'ai fait des cours aussi mauvais de toute ma vie.
Alors on me fera certainement remarquer qu'il faut « savoir utiliser un manuel », qu'on « n'est pas toujours obligé de le suivre à la lettre », etc. Mais tout ça, c'est rien que des bullshits ! Je me suis creusé la tête pour essayer d'utiliser ce manuel autrement, mais tant qu'on le garde en main, il est impossible d'y échapper. On doit suivre sa progression, ses exercices, sa manière de voir, tout ! C'est d'ailleurs bien pour ça qu'il est fait.
Au bout d'un moment, voyant que les élèves bâillaient à s'en décrocher la mâchoire, je me suis dit que ça pouvait pas continuer comme ça. Il était impératif de rendre ces exercices à trous plus digestes. Et comme je ne pouvais pas simplement balancer ce manuel par la fenêtre, j'ai pu au moins remodeler chaque exercice que j'utiliserais.
Pour commencer, j'ai modifié ce qu'il y avait de plus simple : la mise en page. Car la présentation des exercices n'a absolument rien d'attractif, on pourrait même dire que si on avait voulu faire quelque chose de répulsif, on ne s'y serait pas pris autrement. J'ai donc réorganisé (ou plutôt désorganisé) la structure linéaire des exercices de manière à ce que les élèves puissent commencer par n'importe quelles phrases. De cette manière, on évite l'effet tunnel qui vous force à aller de la phrase 1 jusqu'à la phrase 10. Concrètement, on passe de ce genre de présentation (beurk !) :
A ceci, qui reste un exercice à trous, mais que je trouve tout de même un peu plus gai. De plus, les élèves peuvent y prendre des notes, ce qu'ils ne peuvent pas faire sur le manuel :
Ensuite, je suis passé à une étape de simplification des exercices du manuel. Car j'avais des élèves proprement incapables de traiter des phrases du style : « Il est navrant que tu ne puisses préparer une béchamel sans faire des grumeaux. » où tous les mots clés (navrant, béchamel, grumeaux) leur étaient complètement inconnus.
Quant aux explications grammaticales placées au début de chaque chapitre, elles brillent par leur complexité, voire leur obscurité. Par exemple, les exercices sur l'accord du participe passé avec avoir sont placés dans le chapitre intitulé Accords des participes passés des verbes transitifs et intransitifs ; ce qui implique d'expliquer ce point de grammaire avec les verbes transitifs et intransitifs ; tout en sachant que les verbes transitifs sont eux-mêmes présentés via la dichotomie voie passive/voie active !
Le moins que l'on puisse dire, c'est que les auteurs ne sont pas allés au plus simple. Je sais bien qu'on me répondra que c'est un manuel pour le niveau avancé mais, pour ma part, je ne vois pas de contradiction entre niveau avancé et simplicité ; je trouve même que ça rime.
Autrement, j'ai parfois modifié la structure même des exercices. Par exemple, des exercices sur des mots presque homophones sont présentés pages 238 et 239 (évoquer/invoquer, largeur/largesse, oppresser/opprimer, etc.). Les exercices fournissent des phrases à trous que l'élève doit compléter avec l'un ou l'autre terme. Le problème, c'est qu'il était fort peu probable que mes étudiants connaissent ce genre de mot. Aussi ai-je donné les phrases complètes et il leur fallait trouver les définitions des mots presque homophones. Je passe donc de cet exercice :
A celui-ci :
Enfin, il y a deux bandes dessinées de Sempé sans parole. Celle de la page 155 est précédée de cette consigne : « Elaboration du dialogue. Vous utiliserez différents verbes de volonté (conseil, encouragement, exhortation, ordre) pour montrer l'évolution des rapports entre le psychanalyste et son patient. » Comme je trouvais la consigne trop vague, je l'ai modifiée en y intégrant l'exercice 3 de la page 154. Ce qui donne :
« M. Petit se sent mal dans sa peau. Il va voir le psychanalyste M. Maboul. Ecrivez un dialogue en utilisant ces débuts de phrase pour le patient : « j'aimerais que, j'ose à peine vous demander de, si j'osais, vous seriez bien aimable de, etc. » et ces débuts de phrases pour le psychanalyste : « Si je peux me permettre de vous donner un conseil, je n'ai pas d'ordre à vous donner mais, à mon avis vous devriez, ne vous avisez pas de, pas question de ». Et en fait, je remplace les noms des personnages par des noms de certains de mes étudiants, ça fait toujours son petit effet. Cela donne ceci :
Enfin voilà, j'ai essayé autant que possible de rendre digeste les exercices à trous qu'on m'obligeait à utiliser en cours et je ne suis pas du tout sûr d'y être totalement parvenu tant cela est difficile. Et, sincèrement, je souhaite bon courage à tous ceux qui doivent suivre ce genre de manuel.
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