Emma Marsden a écrit un article qui serait presque capable de me faire changer d'avis sur la grammaire, tant elle laisse entrevoir des perspectives tout à fait enthousiasmantes sur l'enseignement de la grammaire. Ce billet est le libre commentaire de cet article : Marsden E., "Input-based grammar pedagogy : a comparison of two possibilities", Language Learning Journal n°31, 2005, 9-20.
Elle prend l'exemple d'un cours sur le passé composé donné à des anglophones. Dans un cours classique sur ce thème, on devrait dire : « Alors, pour former le passé composé, on prend l'auxiliaire avoir (j'ai, tu as, il a, nous avons, vous avez, ils ont) et on l'ajoute au participe passé ». Cette manière de faire suppose de savoir ce que sont un auxiliaire et un participe passé et implique de connaître le verbe avoir. Ce qui pose toujours problème avec des grands débutants qui doivent intégrer en même temps des nouvelles données linguistiques ainsi qu'un nouveau discours grammatical.
Pour Emma, c'est plus simple : pour exprimer le passé, ajoutez le son « a » devant le verbe. Génial, non ? Car en effet, si au présent on dit « il mange » et « tu manges », au passé on dira « il a mangé » et « tu as mangé ». Bien entendu, la critique qui vient immédiatement est : « Oui, mais on dit "j'ai mangé, vous avez mangé, nous avons mangé" et "ils ont mangé". Et il n'y a pas de son "a" ! ».
Ce à quoi on peut répondre qu'on retrouve bien le son « a » dans avez et avons, ce qui rend donc l'idée à peu près systématique, donc bonne. De plus, le but est de faire comprendre progressivement la construction du passé composé. Et cette idée sous-jacente de progression est à soi seul admirable, et me semble plus importante que tout.
Car d'habitude, quand on parle de progression au niveau des temps, on dit juste quelque chose comme : « Vous commencez par le présent, ensuite vous faites le passé, puis le subjonctif, et si vous avez le temps, vous faites le passé antérieur ». Mais c'est là quelque chose d'assez évident. Quel prof ferait naturellement le subjonctif avant le présent ! Le premier venu serait capable d'établir cette progression.
Et cette vue trop générale fait que, dans la leçon classique sur le passé composé, il n'y a, en vérité, aucune progression. En une seule fois, on balance à la figure de l'élève l'auxiliaire, le participe passé et le verbe avoir. Ce qui est dur à digérer. Mardsen, quant à elle, ne trace pas de grandes lignes inutiles sur tout le système verbal. Elle reste dans le cadre restreint du passé composé et nous propose une progression digne de ce nom.
D'abord, elle introduit l'idée qu'un élément doit être placé devant le verbe (le son « a »). La leçon est partielle, mais elle est si simple que l'élève ne peut que la retenir. Mardsen s'arrête là dans sa progression, néanmoins, il est facile d'imaginer la suite : dans un deuxième temps, on introduit le son « a » suivi de « von » et de « vez » (nous avons, vous avez). Et enfin, dans un troisième temps, les sons irréguliers par rapport au son « a » : « jè » (j'ai) et « zon » (ils ont). Peut-être trouvera-t-on cette progression imparfaite, mais elle a le mérite d'exister et de s'organiser autour d'un axe cohérent : le son « a ».
La deuxième étape de la leçon est l'explication des erreurs récurrentes propres aux anglophones. Ainsi, l'enseignante attire l'attention des étudiants sur le fait qu'ils oublient souvent le son « a » et disent il mangé, il mange ou encore tu mangé. Pourquoi ? Parce qu'ils utilisent parfois des mots comme « le week-end dernier » ou « pendant les vacances » qui sont des marques du passé, ce qui les dispensent d'utiliser le passé composé. Ou encore, quelques fois, il y a bien un son « a », mais il vient du verbe lui-même et ne marque donc pas le passé. Ainsi, on entend bien le son « a » dans il achète ou il accepte, mais il ne marque pas le passé. Il faut ajouter encore un « a » pour signifier le passé : il a acheté, il a accepté.
Comme on peut le constater, on jette aux orties les leçons prêts-à-porter données devant n'importe quelles classes, quelle que soit la latitude. Le sur-mesure s'impose en prenant en compte l'influence de la langue maternelle des élèves sur leur apprentissage du français. D'entrée de jeu, on les prévient des erreurs classiques avant qu'ils ne les fassent. Ce qui change de la leçon des manuels écrite par des Français pour des Français.
Enfin, la dernière étape de la leçon arrive avec ses inévitables exercices de grammaire. Mais cette fois, c'est un peu plus original. On imagine qu'une domestique doit préparer la maison pour recevoir des invités. Il s'agit de déterminer les tâches qu'elle a faites (passé) et ce qu'elle est en train de faire (présent). Pour cela, on propose une série de phrases au présent et au passé composé et il faut évidemment repérer s'il y a un son « a » ou non.
On présentera ainsi des phrases comme « La domestique fait les lits » (pas de son « a » devant le verbe, donc présent) ou « Elle a sorti la poubelle » (son « a » devant le verbe, donc passé). On mettra aussi des pièges comme « Elle a acheté les fleurs » ou « Elle arrange les fleurs » avec les sons « a » qui appartiennent aux verbes. Autrement dit, il s'agit juste d'observer les phrases, et en aucun cas de remplir des blancs. Ce qui, pour une fois, nous place du côté de l'input et non plus de l'output.
Enfin, ce qui est remarquable dans cette approche, c'est qu'avec cette idée de suivre le son « a » pour enseigner le passé composé, on abandonne la grammaire de l'écrit pour utiliser la grammaire de l'oral. Ce qui permet de se libérer un peu du jargon grammatical pour être juste pragmatique et efficace. Et même si la généralisation de ce principe à tout un manuel ne sera pas fait avant longtemps, des propositions concrètes comme celles d'Emma Marsden nous permettent au moins d'y rêver.

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