Vendredi 21 mars 2008



Quand les étrangers posent des questions de grammaire un peu techniques aux natifs, ces derniers sont généralement embarrassés pour répondre, comme s’ils étaient victimes d’un « bug linguistique ». Et la plupart du temps, ils déclarent d’un ton péremptoire : « Mais parce que c’est comme ça ! » ou, s’il s’agit d’un prof, il promettra de « réfléchir à la question » et de « donner la solution la semaine suivante ». Bien entendu, les promesses n’engagent que ceux qui les croient. Alors pourquoi ? Pourquoi est-ce que nous buguons quand on nous pose des questions sur notre langue maternelle ?

 
Tout d’abord, partons d’une évidence : le natif et l’allophone occupent des points de vue complètement différents par rapport à la langue cible et, par voie de conséquence, occupent également des points de vue différents quant au métadiscours sur cette langue. Ça semble évident, pourtant, cette vérité première explique des bizarreries que seul les étrangers peuvent nous faire remarquer. Ainsi, Shuji Ichikawa fait cette observation tout à fait percutante à propos du problème au combien épineux de l’article pour les étrangers :

 

« La plupart des grammaires du français qui se trouvent dans les bibliothèques aujourd’hui n’abordent pas du tout le problème du rôle de l’article qui pose tant de difficultés à certains apprenants étrangers qui ne connaissent pas cette catégorie dans leur langue maternelle. Il n’existe pas, et il n’a jamais existé, ce me semble, une méthode d’apprentissage des articles qui aurait permis d’éviter que de nombreux francophiles de longue date n’arrivent toujours pas, à leur grand dam, à les maîtriser. Cette situation est due, en partie, à l’insensibilité à cette difficulté des Français qui continuent à considérer celles qu’ils ont connues étant écoliers. » (Shuji Ichikawa, L'article, casse-tête chinois pour les Japonais, L’information grammaticale n°71, 1996 : 38)

 
Effectivement, nous savons tous que le système des articles français est quelque chose de difficile à acquérir, y compris pour les élèves les plus doués. Pourtant, les grammairiens ne semblent pas spécialement décidés à s’attaquer à ce problème. Pour comprendre cela, je crois qu’il faut souligner un mot utilisé par Ichikawa qui me semble tout à fait adéquat, c’est le terme d’« insensibilité ».

 
Car le natif français doit effectivement se concevoir comme complètement insensible à la problématique de l’article au sens propre du terme : il n’y voit et n’y sent aucune difficulté. Ce défaut dans la perception implique que du point de vue du locuteur natif, le fonctionnement de l’article n’entre pas dans la classe des observables et interdit de fait son accès au statut de problème. Pourquoi réfléchir sur quelque chose qui ne pose pas de problème ?

 
Ainsi, cette idée d’insensibilité à certains phénomènes linguistiques explique parfaitement pourquoi le natif français n’analyse pas le jeu subtil de l’article et pourquoi ce problème demeure désespérément absent des grammaires classiques. Une sensibilité linguistique commande la perception ou la non perception des phénomènes d’une langue, qui elle-même commande la capacité ou non à produire un discours grammatical explicatif.

 
Evidemment, les allophones, eux, perçoivent très clairement un problème dans le fonctionnement des articles. Et donc, fort logiquement, ils interrogent le prof natif sur ces mécanismes qui leur paraissent obscurs, mais pour répondre, le natif ne peut s’appuyer que sur ce qu’il est en mesure d’observer, ignorant les phénomènes ne rentrant pas dans son champ perceptif.


Or, la majorité des questions posées par les apprenants porte précisément sur ces mécanismes dont le natif n’a absolument aucune conscience, d’où le bug. En ce qui me concerne, j’ai toujours la désagréable sensation que ces questions surgissent d’une sorte d’« angle mort linguistique », c’est-à-dire d’un endroit du système linguistique qui semble bien obéir à des règles, mais que je suis incapable d’observer et encore moins de formuler.

 

par Max Cofler publié dans : La grammaire en FLE
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Dimanche 16 décembre 2007


Comme je l’ai déjà dit, nous avons bien des raisons d’interroger la pertinence de la grammaire en cours de FLE (Cf. La grammaire ? Pour quoi faire ?). Pourtant, elle est vécue comme un passage obligé non seulement par les profs, mais également par les élèves eux-mêmes, ce qui est déjà plus étonnant. Alors pourquoi ? Pourquoi les profs se sentent obligés de faire de la grammaire alors qu’ils constatent à longueur de cours que ça ne rentre pas ? Et pourquoi les élèves attendent inconsciemment un cours de grammaire qui va consciemment les ennuyer ?

 
Et ces questions se révèlent encore plus aiguës lorsqu’on remarque que des millions et des millions de personnes à travers le monde maîtrisent plusieurs langues, ou dialectes, non seulement sans avoir suivis le moindre cours de grammaire, mais en plus sans avoir été à l’école et même sans savoir ni lire ni écrire ! Dès lors, face à un fait aussi énorme, comment soutenir que la grammaire est une nécessité pour apprendre quelque que langue que ce soit ?
 

La réponse à ces interrogations me semble être une évidence : l’identification entre cours de langue et cours de grammaire est la conséquence d’habitudes culturelles. Ainsi, l’approche grammaticale « spontanée » des profs est en réalité complètement déterminée par la culture occidentale. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un regard sur les racines de notre civilisation.

 
Historiquement, on peut voir l’origine de la grammaire chez les Grecs qui, non content d’avoir inventés la philosophie exprès pour martyriser les élèves de terminales, ont également inventé la logique pour faire bonne mesure. Et cette logique, en tant que métadiscours sur la langue, peut donc être vu comme l'origine de la grammaire moderne.


Ensuite, cette logique s’est perpétuée pendant tout le Moyen Age dans les monastères. Parce qu’à l’époque, il faut savoir que les gens ne disposaient pas du câble, ils ne pouvaient donc regarder ni la Star Ac ni Pop Star, c’est dire si c’était la misère intellectuelle. Alors comme ils n’avaient que ça à faire, ils ont continué à perfectionner la logique.

 
Et en 1530, il arriva ce qui devait arriver : John Palsgrave rédigea la première grammaire française pouvant véritablement porter ce nom. En parlant de nom, vous aurez certainement reconnu à la sonorité particulièrement disgracieuse de son patronyme que le premier grammairien de la langue française est un ressortissant de la perfide Albion. Franchement, je savais que les Anglais nous détestaient, mais delà à nous infliger une grammaire !

 
Et après ça, bien entendu, tout est très rapidement parti en quenouille avec Du Bellay (Défense et illustration de la langue française, 1549), Vaugelas (Remarques sur la langue française, utiles à ceux qui veulent bien parler et bien écrire, 1647), etc. Jusqu’à aboutir à la grammaire actuelle et à notre brave prof de français qui rentre dans la salle en s’exclamant : « La leçon d’aujourd’hui sera spontanément consacrée aux exceptions de l’accord du participe passé avec les verbes pronominaux. Veuillez prendre spontanément votre Bescherelle page 379. »
 

L’approche grammaticale n’a donc rien d’une évidence pédagogique, mais a tout du trope culturel. Evidemment, ce fait n’est pas une raison suffisante pour jeter la grammaire aux orties. Cependant, du déterminisme culturel au préjugé pédagogique il n'y a qu'un pas. Pas vite franchi et qui pourrait interdire de penser d'autres modes d'enseignement de la langue. Ainsi, avoir en tête ce fait a le mérite de placer la grammaire là où elle doit être, c’est-à-dire comme une simple approche parmi d’autres.



par Max Cofler publié dans : La grammaire en FLE
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Jeudi 29 novembre 2007


Faut-il nécessairement faire de la grammaire en cours de FLE ? Face à ce problème, il y a deux sortes de profs : les premiers ne croient même pas opportun de poser la question tant la réponse est évidente : « Oui ! » et les seconds voudraient bien faire autrement mais pensent que, malgré tout, on ne peut pas s’en passer. En définitif, que l’on considère la grammaire comme une évidence ou comme une fatalité, tout le monde fait de la grammaire en cours d’une manière ou d’une autre.
 

Pourtant, on est fondé à se poser des questions sur la grammaire. Car qui n’a pas fait (plus d’une fois !) cette expérience décourageante de travailler un point de grammaire avec de longues explications métalinguistiques, des exercices structuraux à foison, de la conceptualisation en veux-tu en voilà jusqu’à avoir la naïveté de croire que les élèves avaient compris le truc. La fois suivante, vous faites un bête exercice d’écriture pour qu’ils utilisent le point de grammaire travaillé, et vous vous rendez compte qu’ils font toujours la même faute avec autant d’enthousiasme, comme si vous n’aviez rien fait !

 
D’où les interrogations : la grammaire sert-elle à quelque chose ? Comment expliquer l’inefficacité des cours de grammaire par rapport à la maîtrise de la langue ? Il semble que tout vienne d’une croyance erronée, ou au moins contestable, bien ancrée dans la tête des profs : il est possible de transformer une compétence grammaticale en compétence pragmatico-linguistique. Mais cette idée est peut-être aussi fantaisiste que celle des alchimistes qui pensaient pouvoir transformer le plomb en or.

 
En effet, il est tout à fait clair qu’il ne suffit pas de connaître une règle de grammaire pour savoir l’appliquer pour la simple et bonne raison que la grammaire du français et la langue française sont deux choses distinctes. Songez un peu concrètement à ce qu’on enseigne quand on fait un cours de grammaire et un cours de langue. Dans le premier cas on fait utiliser aux apprenants des mots comme « verbe, sujet, complément, COD, etc. ». Dans le second cas c’est un lexique du genre « tête, cou, jambe, main, etc. » si c’est un cours sur le corps. Dans le premier cas il y a un métalangage, dans le second il y a un langage.

 
Et le pari est d’arriver à une compétence orale en faisant comprendre le fonctionnement d’une langue via une métalangue. Tout cela part donc du principe que la compréhension d’une règle aboutit nécessairement à une pratique effective. Problème : moi, je comprends tout à fait les instructions qui sont données sur la fiche de cuisine, pourtant, je n’arrive jamais au même résultat que sur la photo !

 
Pour les langues c’est la même chose. Dans l’absolu, cette dichotomie entre langue et métalangue implique que vous pouvez apprendre la grammaire du français sans pour autant savoir parler français ! Cas de figure qui n’est tout de même pas aussi impensable que ça puisqu’il existe des élèves extraordinairement forts en grammaire mais avec de graves difficultés à utiliser leurs connaissances grammaticales en pratique. Alors encore une fois, pourquoi ?

 
Parce que quand vous faites faire à vos élèves des exercices de grammaire, vous allez leur faire travailler la compétence, non pas à parler français, comme dans un cours de langue, mais à résoudre des exercices de grammaire ! Voilà pourquoi ils savent résoudre les exercices de grammaire avec facilité alors qu’ils ne sont pas fichus d’appliquer les règles dans un autre contexte. Ainsi, la nature métalinguistique de la grammaire fait qu’on travaille des compétences qui n’ont rien avoir avec la langue.
 
 
En résumé : enseigner la grammaire, ce n’est pas enseigner la langue ; et en ce qui concerne la métamorphose des règles de grammaire en compétence orale, c’est au mieux un espoir, au pire une illusion.



Sur le même thème, Cf. aussi L'approche grammaticale n'est qu'un trope culturel
par Max Cofler publié dans : La grammaire en FLE
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