Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
25 octobre 2011 2 25 /10 /octobre /2011 10:33

 

euros-copie-1

 

Ces dernières années, j'ai été à plusieurs reprises le témoin, fort perplexe, de la mise en place de cours de FOS dans différents contextes. Je dis « fort perplexe » car, à chaque fois, ces formations FOS me sont apparues comme étant complètement aberrantes.

 

 

Premier exemple : dans une Alliance française qui tourne depuis des années avec des cours de FLE tout simple mais qui ont fait leur preuve, une nouvelle directrice pédagogique débarque dans le cadre de la reprise en main du réseau par le Ministère des Affaires étrangères

 

 

On lui demande spécifiquement de « développer l'offre de cours », comprenez : proposer des enseignements autrement plus lucratifs que ces cours de FLE pourris qui ne rapportent pas un rond.

 

 

La directrice, à peine arrivée, demande tout de suite à son équipe de mettre en place des cours de FOS, c'est-à-dire des cours de français du commerce ou du français du secrétariat. Car ce genre de formations, contrairement au FLE, se vend aux entreprises qui peuvent potentiellement, pense-t-on, investir beaucoup d'argent dans des cours.

 

 

Je vous prie donc de bien noter l'équation sur vos tablettes : développer l'offre de cours = cours de FOS = français du commerce ou du secrétariat = fric = directrice de l'Alliance heureuse = COCAC heureux = Ambassadeur heureux = Sarko heureux.

 

 

Cette décision étant prise, on s'attelle à la conception de la plaquette faisant la promotion du nouveau cours. Marketing. Marketing. On n'oubliera pas d'accoler sur le flyer une petite pastille rouge avec écrit « NOUVEAU ! » à l'intérieur, pour bien spécifier l'originalité du cours. Par contre, pour ce qui concerne le prix, on le mettra en tout petit en bas, en gris clair sur gris foncé pour que ça ressorte bien à la photocopieuse.

 

 

Ensuite (et seulement ensuite) on doit trouver le prof qui aura en charge ces cours. Problème : personne n'a jamais fait de cours de FOS. Alors bon, après avoir fait le tour de tous les profs de français qui travaillent à l'institut, on finit par en trouver un dont la femme a pour cousin germain un type qui vend des téléphones portables, argument suffisant pour l'envoyer en France suivre une formation de formateur en FOS.

 

 

Enfin, après de longs mois de promotion des cours de FOS fait de reports pour « effectif insuffisant » et de « On vous rappelle dès que le cours commence », on parvient à rassembler péniblement une demi-douzaine d'apprenants.

 

 

Lors du premier cours, le prof s'assure que les apprenants ont bien compris le but de la formation. Et là, il apprend qu'un tel veut étudier le commerce, et non pas le français du commerce ; que tel autre est là parce qu'il n'y avait pas d'autre horaire qui lui convenait, que tel autre cherchait les toilettes et est entré dans la salle par hasard, etc.

 

 

Au bout de quelques cours, le prof finit par avouer à un des ses collègues que les élèves ne sont pas du tout intéressés par le FOS et que, par conséquent, il est obligé de faire du FLE tout ce qu'il y a de plus normal.

 

 

Ce à quoi le collègue répond : « De toute façon, je comprends pas pourquoi on s'acharne à faire du FOS, ça fait des années qu'on essaie et ça n'a jamais marché ! ». (Oui, parce que les directeurs sont intimement persuadés qu'avant eux, personne n'avait eu l'idée d'essayer de vendre ce genre de cours.)

 

 

Dans ce cas, quel est le problème ? La grande particularité du FOS étant que c'est l'apprenant qui fixe les objectifs de la formation à l'enseignant, il faut donc attendre qu'un client potentiel se manifeste pour avoir l'objectif spécifique. Mais ici, c'est l'inverse qui se produit : c'est l'Alliance qui entend susciter le besoin de formation, ce qui explique son échec (bien qu'officiellement on parlera de « démarrage en douceur »).

 

 

Mais si la plupart des Alliances n'attendent pas d'être contactées par une entreprise, c'est parce qu'elles savent bien d'une part que les entreprises ignorent complètement l'existence de ce type de cours, et que, d'autre part, elles subissent une pression croissante pour atteindre des objectifs financiers.

 

 

Le FOS apparaît donc comme le moyen de vendre du FLE à prix d'or. Malheureusement pour nos comptables, les chefs d'entreprise, qui généralement maîtrisent assez bien le concept de « rentabilité », ne voient pas pourquoi ils paieraient quatre fois le prix d'un cours de FLE classique pour avoir un cours de FOS qui leur semble éminemment suspect.

 

 

Paradoxalement, le FOS est présenté (je devrais peut-être dire « vendu ») comme une source de revenu appréciable alors même qu'il n'est absolument pas rentable. Tout d'abord, il n'est pas rentable pédagogiquement pour l'enseignant dans la mesure où il doit préparer un cours extrêmement complexe pour chaque formation. Ainsi, si on lui demande de faire cours à des ouvriers du bâtiment, à des dentistes ou à des ingénieurs en informatique, il devra préparer autant de cours.

 

 

Ce qui implique que le FOS n'est pas non plus rentable financièrement quand on rapporte le coût pédagogique et le coût du salaire de l'enseignant au nombre ridicule d'élèves concernés par ce genre de formation. Pourtant, un certain nombre de personnes persiste dans cette voie sans issue qu'est le FOS. Et cela est d'autant plus extraordinaire qu'aux dernières nouvelles, les cours de FLE rapportent infiniment plus d'argent que n'importe quels cours de FOS.

 

 

Comment expliquer cela ? J'avancerais bien deux raisons. La première est d'ordre psychologique et vaut ce qu'elle vaut. Certains directeurs avec qui j'ai pu travailler par le passé m'ont laissé l'impression qu'appartenir au monde de l'éducation était pour eux une source de regret plutôt que de fierté. Leurs discours et leurs postures en réunion donnaient vraiment le sentiment qu'ils auraient préféré être de grands capitaines d'industrie plutôt que de finir à la tête d'un institut. Du coup, le FOS semble être un moyen pour eux de se rapprocher du monde qu'ils voudraient côtoyer.

 

 

La seconde raison est sociologique et m'apparaît beaucoup plus sérieuse et inquiétante : dans le contexte d'une société où l'idéologie néo-libérale se répand partout, le FOS et autres Français professionnels constituent autant de chevaux de Troie idéologiques du monde de l'entreprise au sein du FLE. Ce phénomène étant puissamment relayé et animé dans notre secteur par la CCIP et le MAE.

 

 

Comme chacun sait, la CCIP propose toutes les formations dont vous pouvez rêver sur le FOS. Quant au MAE, il conseille désormais vivement au futur directeur d'Alliance de se prévaloir d'un diplôme en marketing et management, notamment du Diplôme d'Aptitude au Management d'Organisme Culturel et d'Education (Damoce), justement délivré par la CCIP...

 

 

D'un côté, je peux comprendre le MAE dans la mesure où pendant toute une période, la plupart des directeurs sortait tout droit de l'Education Nationale, à peine compétents en FLE, très certainement incompétents sur la gestion administrative d'une alliance et qui plantaient des structures juste parce qu'ils ne savaient pas lire un bilan comptable.

 

 

D'un autre côté, quand j'entends les directeurs nouvelles générations qui ne parlent plus d'apprenants mais de « clients », qui ne parlent plus de cours mais de « produits » et qui considèrent les enseignants comme des « prestataires de service » devant respecter un « contrat d'apprentissage », j'ai le sentiment que le mouvement de balancier va du coup un peu trop loin dans l'autre sens.

 

 

Pour ma part, je pense naïvement que la fonction d'un enseignant n'est pas de faire de l'argent, et si un jour cela le devient, ce sera la fin de la civilisation. Et qu'un institut géré convenablement peut atteindre l'équilibre financier « juste » avec des cours de FLE. Quant au FOS, il s'agit là d'un cours qui peut se faire si une entreprise en formule la demande, mais vouloir à toute force imposer le FOS au public, c'est perdre son temps et son argent.

 

Repost 0
30 septembre 2007 7 30 /09 /septembre /2007 14:44


La tolérance est de l’ordre de la passivité. Lorsqu’un prof dit qu’il tolère un élève en classe, on comprend qu’il accepte sa présence en cours mais qu’il n’apprécie pas particulièrement son comportement. Il se passe la même chose au niveau d’une société : le Gaulois peut très bien tolérer l’étranger qui vit à côté de lui, mais ce n’est pas pour autant qu’il y a compréhension, ni non plus d’animosité d’ailleurs. Il y a simplement acceptation de la présence d’autrui mais cela ne va pas plus loin. C’est la voie de l’indifférence : on ne cherche pas à connaître autrui, ce dernier ne cherche pas à me comprendre, et tout le monde vit sa vie dans son coin. Ca, c’est pour quand ça se passe bien.
 

Car la tolérance peut connaître différents degrés. Par exemple, dans tel pays, peut-être que le fait d’être blanc sera tout à fait insignifiant, mais si vous ajoutez que vous êtes homosexuel, vous pourriez éventuellement être mal vu, pris à parti verbalement ou même molesté bien que la loi vous protège.
Si ma mémoire est bonne, le Pacs en France n’est pas passé comme une lettre à la poste. Il y a bel et bien eu un débat animé à l’Assemblée, et bien sûr dans la société française, pour savoir si on accepterait cet ersatz de mariage gay. Alors imaginez ce qui peut se passer dans le pays d’un Armaninedjad qui va jusqu’à nier l’existence d’homosexuels en Iran !
 

Mais sans aller jusqu’à ces exemples caricaturaux, on peut tout simplement observer le comportement des Américains. Il est connu que lorsque leurs militaires viennent s’installer dans un pays, ils importent avec eux le mode de vie américain : les voitures américaines, la nourriture américaine, les supermarchés américains et bien sûr la langue américaine. Ils ne se disent pas spontanément : « Tiens, et si nous essayions de comprendre la culture des gens du coin. »
Ce qui ne signifie pas que les Américains soient intrinsèquement méchants ou intolérants, cela veut simplement dire que l’interculturel ne fait pas partie de leur logiciel intellectuel. Et on sait combien ce manque est problématique pour eux lorsqu’ils doivent gérer des populations (comme en Irak par exemple) dont ils ignorent tout.

 
On mesure donc par contraste avec la tolérance, qui fonctionne a minima et qui connaît différents degrés, l’exigence de l’interculturel qui ne se satisfait pas d’une simple acceptation passive, mais qui implique une reconnaissance explicite et une compréhension profonde d’autrui. Si la tolérance est je crois heureusement présente dans beaucoup de pays, l’interculturel me semble beaucoup plus rare. Et pour tout dire, je me demande même si elle a jamais existé avant l’Union. Car si la tolérance est partagée par bon nombre de pays, l’approche interculturelle me semble une création spécifiquement européenne.

 
Et même dans ce cas, on peut encore se demander si l’interculturel existe réellement au sein même de l’Union. Car après tout, nous autres Français, après toutes ces années, connaissons-nous vraiment si bien que ça les mentalités des Allemands, des Anglais et des Espagnols ? Je n’en suis pas sûr. Et c'est bien pour cela que le Cadre fixe pour objectif la sensibilisation à l'interculturel dans les cours de langues.


Tout cela pour dire que si la distance qui sépare l'intolérance de la tolérance relève du truisme, force est de constater que la distance qui existe entre la tolérance et l'interculturel est le plus souvent ignorée.  Pourtant, si nous voulons vraiment faire avancer l'interculturel dans l'Union, il faudra commencer par prendre conscience de cette différence.


(Note : sur le même thème, vous pouvez également lire L'interculturel est-il un ethnocentrisme ? )
Repost 0
20 septembre 2007 4 20 /09 /septembre /2007 09:40


L’interculturel est un sujet intellectuellement complexe et moralement délicat car il mêle la pédagogie à l’idéologie. Je citerai ici pour illustrer mon propos un extrait de Former les apprenants de FLE à l’interculturel rédigé par Haydée Maga et publié sur Franc parler. :
 

« La prise en compte de la culture dans l’enseignement des langues étrangères est indispensable, non seulement pour communiquer efficacement, mais aussi parce qu’elle représente un enjeu éthique. Combattre la xénophobie et l’ethnocentrisme, éviter les préjugés et les discriminations est plus que jamais une préoccupation des pédagogues et des acteurs de l’éducation. » Plus loin, elle ajoute que la finalité éducative de l’école est désormais « élargie à un projet humaniste à l’échelle du monde (compréhension entre les peuples, enrichissement mutuel…). »
 

Je perçois dans ce passage une difficulté non pas dans ce qui est dit mais plutôt dans ce qui n’est pas dit. On nous présente ici trois affirmations parfaitement légitimes, mais dont il faut soigneusement tracer les limites pour ne pas tomber dans des erreurs extrêmement dommageables :
 
1/ la formation à l’interculturel permet de mieux communiquer dans une langue étrangère
2/ la formation à l’interculturel répond à un « enjeu éthique »
3/ la formation à l’interculturel répond à « un projet humaniste à l’échelle du monde »
 
1/ la formation à l’interculturel permet de mieux communiquer dans une langue étrangère : Il n’y a pas de débat sur le versant pragmatique de la formation à l’interculturel. Si vous êtes Français et que vous souhaitez envoyer un C.V. dans un pays anglophone, il est évidemment primordial de savoir qu’il faut mettre en avant ses expériences et non pas ses diplômes. Ce qui est en gros l’inverse en France. Autre exemple, si on vous invite à une soirée au Québec, sachez qu’il faut emmener sa propre nourriture car, contrairement à la France, le dîner n’est pas servi !
 

Cependant, on voit bien dans ces exemples que le « mieux communiquer » concerne des comportements. Quand un Québécois vous dit : « Je t’invite ce soir chez moi. » la sensibilisation à l’interculturel va vous aider à comprendre ce que signifie précisément cet énoncé dans la bouche d’un Québécois et vous n’aurez ainsi pas de « problème de communication ». On peut par conséquent adopter deux points de vue sur l’interculturel. Un point de vue pragmatique où on considère les comportements sociaux propres à une culture. Et un point de vue idéologique où on observe les valeurs propres à cette même culture, ce qui nous amène à notre deuxième point.
 
 
 
2/ la formation à l’interculturel répond à un « enjeu éthique » : Je suis plus réservé sur le versant idéologique de l’interculturel. Tout d’abord, appelons un chat un chat, ce qu’on appelle ici une formation à l’interculturel est en réalité un cours de morale, où il s’agit d’inculquer certaines valeurs aux apprenants.
Ainsi, l’enseignant a pour objectif de faire comprendre à ses apprenants qu’il est MAL d’être xénophobe ou d’être ethnocentriste. Et que si les apprenants discriminaient d’aventure un individu parce qu’il est noir, un tel comportement serait sévèrement réprimé non seulement d’un point de vue moral, c’est-à-dire du point de vue de la société, mais aussi et surtout d’un point de vue pénal, c’est-à-dire qu’ils pourraient être traduits devant les tribunaux. Reconnaissons que nous sommes ici bien loin du simple projet pédagogique d’enseigner une langue.
 

Cependant, si l’ « enjeu éthique » est à des années lumières de l’enseignement des langues, il n’en demeure pas moins pleinement légitime pour peu qu’on le situe dans son cadre d’origine : l’Europe. Car le projet de sensibiliser les apprenants à l’interculturel prend sa source dans le Cadre européen commun de référence pour les langues. Texte qui a pour vocation d’harmoniser l’enseignement des langues en Europe pour, à terme, permettre aux Européens de mieux communiquer entre eux.
Ce qui répond parfaitement au projet politique de l’Union visant à faire vivre ensemble des peuples différents. Il n’y a donc strictement rien à redire sur ce point. En faisant un cours sur l’interculturel au sein de l’Europe politique, le prof de langue effectue un travail citoyen et moral pour affirmer des valeurs de tolérance et de respect qui sont les nôtres.
 
 
 
3/ la formation à l’interculturel répond à « un projet humaniste à l’échelle du monde »
 
Le vrai problème surgit lorsqu’on met de côté ce cadre institutionnel et géopolitique dans lequel évolue l’interculturel pour le projeter dans d’autres cultures. Du coup, on aboutit à « un projet humaniste à l’échelle du monde ». Le prof de FLE passe alors du statut d’enseignant à celui de représentant politique de l’Union, voire à celui d’Evangéliste de l’interculturel.
En d’autres termes : faire de l’interculturel à l’extérieur de l’Union n’est-ce pas, quelque part, de l’ethnocentrisme ? La question peut paraître d’une ironie particulièrement mordante mais il se trouve que je la pose avec le plus grand des sérieux.
 

Rappelons nous les leçons de l’histoire : l’ethnocentrisme ne se donne jamais tel qu’il est. Il se dissimule toujours derrière le masque de la bonté d’âme.
Ainsi, les prêtres catholiques du XVIème siècle ont évangélisé les Indiens d’Amérique du Sud pour sauver leurs âmes de la damnation éternelle. Les colons français ont apporté la civilisation aux Africains pour les sortir de leur état de barbarie. Plus récemment, les Américains ont envahi l’Irak pour leur apporter la liberté. Bref, il y a toujours une bonne raison pour être ethnocentriste et croire que ce qui vaut pour nous vaut pour le monde entier. Qui sait si l’interculturel n’est pas la nouvelle bonne raison de l’Occident pour aller expliquer aux autres peuples comment ils doivent vivre ?
 

Pour ma part, je n’ai pas de réponse tranchée sur la question. J’ai juste des idées contradictoires autant que dérangeantes qui s’entrechoquent dans ma tête à ce sujet. D’un côté, j’ai une croyance indéfectible en la bonté du principe interculturel (même au-delà du simple cadre pédagogique). D’un autre côté, je constate que mes ancêtres défendaient des idées considérées a posteriori comme révoltantes avec vraisemblablement la même force de conviction qui est la mienne aujourd’hui en ce qui concerne l’interculturel. J’en suis exactement à ce point : l’histoire distille un soupçon malsain parmi mes convictions les plus profondes.

(Note : Je poursuis la réflexion sur l'interculturel dans Tolérance vs Interculturel)
Repost 0
15 septembre 2007 6 15 /09 /septembre /2007 15:31



Je voudrais répondre à un commentaire laissé par Miss Purple au bas du billet « Le Master FLE est-il nécessaire pour être prof de FLE ? » qui soulève un problème très intéressant. Bien que ce ne soit pas exprimé explicitement en ces termes, la question posée est de savoir si l’enseignement est un art ou une technique. On saisit l’importance de la réponse à cette interrogation vis-à-vis de la formation FLE.
Car si la pédagogie est un art, c’est-à-dire si elle nécessite un don inné, alors le Master FLE ne sert à rien puisque le prof sait toujours déjà enseigner. Une personne non titulaire d’un Master peut donc parfaitement enseigner pour peu qu’il ait ce don. Mais si la pédagogie ne relève pas du don, alors il faut évidemment suivre une formation technique pour pouvoir enseigner.

 
Bien entendu, c’est le commun des mortels qui pense spontanément la pédagogie comme un don qui ne peut pas s’apprendre, ce qui implique que seules quelques personnes peuvent enseigner. Et ce sont les didacticiens qui considèrent la pédagogie comme une technique, c’est-à-dire une connaissance que l’on peut s’approprier en travaillant, ce qui implique que n’importe qui peut enseigner. Dans cette histoire, tout le monde à tort et tout le monde à raison.

 
L’erreur de la vision technicienne des didacticiens consiste à ne pas prendre l’art au sérieux. J’ai entendu parfois des "ingénieurs" de l’enseignement (constatez le parti pris technicien de ce nom de baptême) déconsidérer la conception de l’enseignement comme art avec une pointe de mépris dans la voix. Ils semblent penser que les artistes sont des cinglés batifolant tout nus dans la nature sous l’emprise de substance interdite.

 
Mais les artistes n’ont rien avoir avec cette caricature. Prenez Picasso ou Kandinsky, une fois que vous avez vu un de leur tableau, n’importe lequel, vous êtes capable de reconnaître instantanément une autre œuvre de ces auteurs. De la même manière, bien qu’il faille une sensibilité littéraire assez développée, une petite citation peut suffire à identifier un romancier en particulier. Et cela marche pour tous les autres arts : le cinéma, la musique, la bande dessiné, etc. Ce qui démontre que l’artiste ne construit pas ses œuvres au hasard, mais avec des règles bien précises, c’est-à-dire avec une technique !

 
Après, les tenants de l’enseignement comme art commettent l’erreur inverse. Ils accordent trop d’importance au don, ce qui est une manière ici de ne pas prendre la technique au sérieux. Ils pensent que le talent vous tombe tout rôti dans le bec, sans le moindre travail.
Mais même le grand Léonard a pris des cours de peinture quand il était petit. Il a acquis les techniques de base de la peinture dans l’atelier de Verrocchio, même si c’était ensuite pour les dépasser avec son célèbre sfumato. Par ailleurs, il a mis pas moins de quatre ans à peindre la Joconde, l’œuvre la plus célèbre de toute l’histoire de l’art ! Il y a donc bien une nécessaire acquisition de connaissance technique et un travail acharné pour être un bon artiste.

 
Une fois qu’on a pris l’art et la technique au sérieux, on peut retirer toute la « substantifique moelle » d’un parallèle entre l’art et l’enseignement. Ainsi, la première qualité requise pour être prof, tout comme pour être artiste, c’est évidemment la créativité. Créativité qui se manifeste par une sensibilité à fleur de peau permettant de sentir les besoins et les attentes des apprenants, une grande imagination pour modéliser dans sa tête les prochaines séances afin de déterminer ce qui va bien ou mal se passer et pouvoir faire le meilleur cours possible, un talent pour créer du nouveau afin de ne pas ennuyer les élèves, etc.

 
On comprend ce qui rapproche l’artiste de l’enseignant, à savoir un don donné par la nature, mais qui doit être formé par une technique pour atteindre son plein épanouissement. Mais il faut aussi saisir leurs différences pour bien comprendre ce qu’est enseigner. Car on ne peut évidemment pas poursuivre la comparaison jusqu’à dire que le prof fait de l’art au sens ou l’artiste en fait. Selon moi, on peut et on doit appréhender sa classe comme une œuvre d’art. Mais il faut s’entendre sur ce qu’on appelle « œuvre d’art ».

 
Aujourd’hui, ce terme a un sens exclusivement esthétique, mais on oublie le sens premier du mot "art", qui est le savoir-faire de l’artisan. Savoir-faire qui ne peut produire qu’un objet à la fois et qui se distingue par conséquent de la technique qui peut produire une infinité d’objets identiques. Prenez un artisan potier à qui on commanderait 1000 pots identiques, ils auront bien entendu la même forme et se ressembleront énormément, mais ils seront pourtant tous différents par ce seul fait qu’ils ont été conçus un par un. Mais si vous commandez 1000 pots dans une usine, ils seront tous parfaitement identiques car ils sortiront du même moule.

 
Appliqué à l’enseignement, l’exemple du potier nous met devant deux perspectives. Une perspective artisanale où chaque cours est unique et une perspective technique où les cours sont normés et peuvent être reproduits à l’infini. Mais tout le monde sait que la première optique est la seule qui résiste à l’épreuve des faits. Même avec le même prof, les mêmes élèves, le même cours, la même salle, vous n’obtiendrez jamais deux séances identiques.

 
La raison évidente de ce phénomène réside dans le fait que les profs travaillent avec des êtres vivants : les apprenants ! Et ces derniers, parce que ce sont des êtres vivants et non des robots, ne se comportent jamais tout à fait de la même manière, tout comme le prof. D’où l’éternel reproche fait aux didacticiens d’être « trop abstrait ». En effet, ne prenant pas suffisamment en compte le caractère vivant de leur objet d’étude, ils plaquent sur une réalité singulière des termes techniques abstraits, ce qui produit une distance infranchissable entre leur discours et notre réalité.

 
En résumé, il faut laisser libre cours à son expression personnelle. Un cours doit être à l’image de son concepteur, ce qui sous-entend chez l’enseignant une indépendance d’esprit radicale vis-à-vis de toute autorité. En effet, on est en droit d’attendre l’autonomie intellectuelle de la part d’un prof pour décider ce qu’il est bon de faire ou pas en cours. Par conséquent, on peut tout à fait être prof sans avoir suivi de formation.
Mais, dans ce cas, il faut vraiment avoir l’instinct de la pédagogie chevillé au corps. Mais malgré tout, l’enseignant ne doit pas négliger le discours technique de la didactique car cela lui permet de nommer certains phénomènes de sa pratique, et par conséquent de les connaître et de les maîtriser.
 
 
Repost 0
3 septembre 2007 1 03 /09 /septembre /2007 09:52


 
Si vous allez consulter le comte rendu du deuxième Forum des centres FLE de 2006, vous serez peut-être, tout comme moi, dérangé par ce que vous lirez. Ce rapport a été rédigé sous la forme d’un question/réponse et les propos tenus sur l’utilisation du manuel en classe me paraissent quelque peu surprenants.
 

Pour ma part, je suis a priori contre l’utilisation du manuel car je considère que cela a des conséquences désastreuses sur la structure même du cours. En effet, introduisez un manuel dans une salle de cours et qu’obtenez-vous ? Une classe entière le nez dans un bouquin ! Par conséquent incapable de parler et d’interagir. Or, que peut-on bien faire d’autre dans une classe de langue sinon parler ?
De plus, le manuel enferme le professeur dans un déroulement linéaire de la séance puisqu’il est sensé, en théorie, descendre chaque exercice un par un. Peut-être n’êtes-vous pas aussi radical que moi, ce que je peux comprendre car le manuel n’a tout de même pas que des inconvénients, mais franchement, serez-vous d’accord avec les arguments développés dans ce compte rendu par les pro-manuels ?

 
Premier point : à la question : « pourquoi un manuel ? » ils répondent qu’il s’agirait d’abord d’une « demande des apprenants », qui ressentiraient le « besoin d’une béquille » et « d’un soutien tout au long du cours qui soit plus ordonné que des photocopies ». Autrement dit, le manuel a une fonction purement psychologique. Il doit rassurer l’élève en matérialisant par un gros pavé les savoirs qu’il doit acquérir. L’apprenant peut ainsi tenir au sens propre ce qu’il doit apprendre.
En ce qui me concerne, j’estime au contraire comme utile de leur faire prendre conscience qu’on n’apprend pas une langue dans un manuel. Et c’est aussi mon rôle de rassurer les élèves sur le fait que s’ils font ce que je dis moi (et non le manuel !) ils progresseront dans leur apprentissage de la langue cible.
 

Deuxième raison d’utiliser un manuel : le manuel peut « faciliter le travail du prof ». Je n’en doute pas dans la mesure où la fonction du manuel consiste à prémâcher tout son travail, et c’est justement le problème !
Pour ma part, je considère que l’élaboration de matériel pédagogique fait partie intégrante de mon métier. Si vous m’enlevez ça, vous m’enlevez tout ! Je me sens un peu comme ces ouvriers qu’on remplace par des machines-outils. C’est la même chose, on me remplace par un être de papier ! Car les documents que j’élabore ne sont pas de simples bouts de papier qu’on jette sitôt le cours terminé, mais l’expression concrète de mon esprit créatif de prof, qui se creuse les méninges pour trouver des activités efficaces, et un peu originales, pour mes élèves.

 
Autre raison : le manuel doit « permettre à la direction d’un centre ou au coordinateur pédagogique d’avoir un suivi plus régulier et systématique que le seul compte-rendu élaboré par le prof sur son propre cours. »
Autrement dit, on ne fait pas confiance aux profs pour atteindre les objectifs fixés ! On préfère les soumettre au diktat d’un manuel quelconque afin que les centres puissent assurer à leurs clients que leur argent est bien investi. Car dans les centres, voyez-vous, on est sérieux. On ne commet pas la bêtise de fonder l’enseignement sur le jugement de ces idiots de profs, mais bel et bien sur le suivi d’un bon et gros manuel.
 

Ils abordent ensuite le thème de l’utilisation d’une méthode en cours. Ils commencent par livrer leur vision de ce qu’est une méthode : « La méthode n’est qu’une “colonne vertébrale” sur laquelle le prof greffe un corps, une peau en fonction de ses apprenants. »
Vous noterez comme la phrase est étrangement tournée. On y emploie une structure restrictive « n’est qu’une » avec une expression, « colonne vertébrale », désignant d’habitude ce qui est précisément fondamental dans une chose. N’est-ce pas curieux ? Le fond semble contredire la forme. Ce serait comme de dire : « Cette charpente n’est qu’une colonne vertébrale sur laquelle repose le toit de la maison, et l’essentiel, c’est le papier peint. » Ainsi, alors même que la phrase semble dire tout le contraire, la méthode est donc la colonne vertébrale du cours (et non pas le prof !) et il semble que l’enseignant soit réduit à la pose du papier peint !

 
Mais attention, cela ne s’arrête pas là car après vient ce que je n’hésiterais pas à qualifier comme le « pompon ». S’interrogeant sur les libertés que peut prendre le prof vis-à-vis de la méthode, ils expliquent qu’il existe un « danger de contredire la méthodologie et la progression du manuel par un ajout intempestif et pas assez réfléchi de nouveaux documents. »
Le prof est donc une fois de plus implicitement présenté comme un débile profond qui ne sait visiblement pas où il habite, et qui fera bien mieux son travail une fois enchaîné à un manuel !

 
Mais le point suivant est sans doute l’explication de tout ce qui précède. Car figurez-vous qu’il existe un « danger de rendre l’achat d’un manuel peu attractif s’il n’est utilisé qu’épisodiquement. » Là, au moins, ça a le mérite d’être clair : si on n’utilise pas le manuel, son achat ne sera pas rentable. Donc ce qui justifie in fine l’utilisation d’un manuel en classe, c’est sa REN-TA-BI-LI-TE ! CQFD !!!
Et il semble malheureusement qu’on touche ici à un point sensible, car si vous allez consulter la liste des intervenants à ce forum, vous tomberez (ô surprise !) sur la liste exhaustive de tous les éditeurs de manuels FLE (CLE, Didier, Hachette, etc.). Ceci explique sans doute cela… On imagine bien que, face à tous les éditeurs réunis, on ne va tout de même pas dénigrer les manuels. On risquerait de se fâcher…
 

Enfin, dernière question dont je critiquerai la réponse : « le manuel peut-il avoir pour vocation de guider les enseignants ? » La réponse est une fois de plus on ne peut plus claire : « Oui, l’utilisation d’une méthode peut être l’occasion pour le professeur d’une formation ou d’une auto-formation sur de nouvelles approches, de nouveaux objectifs et d’une remise en question de sa pratique de classe. »
Ce qui est supposé ici, pour la énième fois dans le rapport, c’est la supériorité toute naturelle du manuel sur les compétences de l’enseignant. Ce dernier étant invité poliment à une « remise en question de sa pratique de classe » par le manuel. Mais quid de la remise en question du manuel par l’enseignant ?

 
Et enfin, après tout ça, n’étant absolument pas gênés aux entournures, ils précisent que « le manuel donne des pistes aux enseignants mais ne doit pas, obligatoirement, tout décider à leur place. » Ce qui est bien évidemment en totale contradiction avec tous les arguments mobilisés auparavant !

 
Pour terminer, je trouve cette disqualification incessante et implicite des compétences du prof par rapport au manuel comme assez désagréable, et pour tout dire véritablement insultante pour nous, surtout venant de collègues et de chefs de centre ! Nous sommes vraiment considérés comme des incapables.
Et le pire, c’est que tout cela est sous-entendu. Car je ne doute pas que si vous leur posez la question ou si, par mégarde, ils tombent sur ce blog, ils se défendront d’avoir toutes ces idées que je leur prête, pourtant, je ne vois pas d’autre conclusion possible à ce rapport.
 

D’un autre côté, je ne peux imaginer que cette prise de position soit consciemment choisie. Peut-être s’explique-t-elle par un préjugé provenant de notre civilisation de l’écrit, qui suppose que le vecteur normal du savoir est le livre, disqualifiant a priori toute forme d’enseignement oral. Ce qui pose évidemment un petit problème lorsqu’il s’agit d’enseigner précisément un savoir oral comme une langue.
Pour plus de développement, je vous invite à aller lire l’article que j’ai consacré à la civilisation de l’écrit et à celle de l’oral : L’art oublié de la mnémotechnie.
Repost 0
19 août 2007 7 19 /08 /août /2007 15:36



Il est fascinant de constater que la mnémotechnie s’est perdue dans les sables du temps alors même que cet art se sous-entendait comme une nécessité vitale pour les Anciens. L’explication tient dans un trait de plume. Les Anciens prenaient la pose de l’orateur, nous avons celle de l’écrivain.

 
Rappelons qu’auparavant, écrire constituait un luxe rare tant le prix du mètre de papyrus était dispendieux. Cette donnée bassement matérielle impliquait certains comportements qui sont de nos jours inconnus. Par exemple, consulter un livre en bibliothèque signifiait non pas lire et prendre des notes, mais lire et mémoriser le contenu de l’ouvrage.

 
Encore une fois, n’oublions pas cette évidence : les bics quatre couleurs et le papier A4 n’ont pas toujours existé en abondance ! Le tournant a eu lieu avec Gutenberg (ce maudit !), qui, comme chacun sait, commit l’indélicatesse d’inventer l’imprimerie. Ce qui équivalut ni plus ni moins à une trépanation du genre humain, car avec la reproduction des textes à volonté, donc leurs proliférations, on n’éprouva plus le besoin de retenir leurs contenus à l’aide de notre mémoire.

 
Ainsi, aujourd’hui, quand nous voulons nous souvenir de quelque chose, notre premier réflexe est de nous saisir de notre plus beau stylo et de déverser des hectolitres d’encre sur une feuille double dûment quadrillée (et en respectant la marge !). Des notes de cours jusqu’à la liste de course en passant par les petits billets doux, tout est écrit.

 
Mais cette situation aboutit à un paradoxe confondant d’absurdité : si nous notons tout avec tant de soin, c’est pour ne rien oublier ; mais comme l’acte même d’écrire nous dispense de mémoriser l’information, nous ne nous souvenons de rien ! La gigantesque capacité de conservation de nos écrits (dont Internet est l’expression la plus grandiose) n’a d’égal que la médiocrité de notre mémoire.

 
Avez-vous lu un ouvrage pour préparer un examen ou un concours ? Vous avez certainement pris des notes, mais vous souvenez-vous de ces notes devant votre copie ? Ou tout simplement si un ami vous demande ce que vous avez compris de l’ouvrage ? Avez-vous lu un bon roman pendant les vacances ? Mais, quelques semaines plus tard, êtes-vous capable de dire autre chose que : « Je ne me souviens plus exactement de l’histoire, mais je me souviens que c’était bien ! » ?

 
Evidemment, à force de ne plus utiliser notre mémoire, elle a fini par s’atrophier et devenir aussi performante que celle d’un poisson rouge souffrant d’Alzheimer (je rappelle que cet animal par ailleurs fort sympathique dispose d’une mémoire vive de 30 secondes). Si vous faites partie de ma génération, c’est-à-dire celle de 80, j’ai une simple question pour vous : connaissez-vous vos tables de multiplication par cœur ? Si vous répondez par l’affirmative c’est que vous êtes un menteur, ou pire, un matheu ! La calculatrice a tué le calcul mental de la même manière que l’écriture tua la mnémotechnie. Dites-vous qu’à chaque fois que vous prenez votre plume, vous sacrifiez un peu de votre mémoire.

 
Certes, le chemin qui va à l’encontre de notre civilisation de l’écrit est ardu car personne n’interroge ces comportements qui nous semblent si « naturels », comme prendre des notes pendant un cours. Par ailleurs, retrouver une part du savoir des Anciens s’avère une entreprise difficile puisque appartenant à une civilisation de l’oral, ils n’ont par définition rien laissé par écrit (ou si peu) et ils ne nous lèguent qu’un silence plein de mystère.

 
Bon, je reviendrai dans un billet ultérieur sur les différentes mnémotechniques que j’ai pu retrouver et surtout sur leurs éventuelles utilisations dans l’enseignement. Mais là, bizarrement, j’en ai marre d’écrire. En attendant, je vous laisse les seules références que je connaisse sur le sujet (et vraisemblablement les seules qui existent !) :
 
Rhétorique à Herennius d’auteur inconnu
Cicéron, De oratore, livre II, 350-361 (seulement 2 pages sur le sujet !)
Quintilien, Institution oratoire
Repost 0
29 juillet 2007 7 29 /07 /juillet /2007 14:38


Guerrelang-copie-2.png




Pourquoi parler d’ « apprenant » plutôt que d’ « élève » ? La première fois que le mot d’ « apprenant » est parvenu à mes oreilles, c’était lors de mon tout premier cours de fle. Au début, cela m’a fait sourire, mais mon sourire s’est transformé peu à peu en moue dubitative lorsque j’ai vu que l’ensemble des profs utilisaient le même terme.
 

Je sentais bien qu’il y avait là quelque chose d'anormal, mais je n’arrivais pas à formuler clairement le problème. Jusqu'à ce que récemment je lise La guerre des langages1, un petit texte de Roland Barthes, et là, tout s’est éclairé !
 

Dans ce passage, Barthes révèle que l’utilisation de certains mots à l’exclusion d’autres peut avoir pour origine une basse lutte d’influence entre différents camps. Pour le fle, ces camps sont : les fleistes, les linguistes, les concepteurs du CIEP, les profs de lettres et les gens du commun… Ainsi, chacun a son terme pour désigner la même personne : apprenant, locuteur ou énonciateur (oui, il y a encore des luttes internes entre linguistes), utilisateur et élève.
 

Le terrain par excellence de cette guerre est l’université. Rappelons qu’à l’origine, les études de fle prenaient pour cadre d’autres départements comme ceux de lettres et de linguistique. Mais le fle accédant au succès qu’on lui connaît pris bientôt son indépendance par rapport à ces départements.
 

Cette indépendance a engendré pour les fleistes un désir de reconnaissance et la volonté de montrer leur spécificité vis-à-vis des autres disciplines. Quant aux départements de linguistique et de lettres, cette autonomie était perçue comme une remise en cause de leur propre discipline, jugée insuffisante pour assurer la mission de fle. La jalousie et la rancoeur prirent le pas sur le respect et l’esprit d’ouverture.
 

Une amie qui était en lettre moderne me racontait l’incompréhension haineuse qu’ont certains profs de lettres vis-à-vis du fle. Lorsqu’elle les informa de son projet de faire son master en fle et non en lettres, certains lui répondirent que les cours de fle revenaient de droit aux profs de lettres ! Ce qui montre une rare incompréhension (en même temps qu’une rare bêtise) de ce qu’est le fle par rapport aux lettres.
 

Ce genre de réaction a malheureusement des conséquences concrètes. Discutez avec les secrétaires de vos départements, elles vous diront peut-être le mal qu’elles ont à trouver des salles pour vos cours. Car, lors de l’élaboration des plannings, les départements de fle étant nouvellement créés, ils doivent attendre que les départements plus anciens (et donc plus légitimes !) fassent leur choix. Et ce n’est qu’ensuite que les départements de fle peuvent grappiller ce qui reste. Face à cette situation, avoir ses propres mots permet de s’affirmer dans sa différence et d’acquérir le pouvoir symbolique d’exister (et donc d’avoir des salles pour faire cours !).
 

Un terme comme « apprenant » permet aussi de faire plus sérieux, plus scientifique, vis-à-vis des linguistes, qui ne sont pas en reste en matière de rancœur. Cela permet également d’exister par rapport au grand public, dont tout ce petit monde universitaire a pour point commun de ne pas vouloir partager le langage.
 

Bref, le mot « apprenant » n’a pas pour objet de mieux comprendre la réalité pédagogique et de vous aider à mieux faire votre travail. Il est le mauvais fruit d’une guerre des langages que se livrent les différentes disciplines au sein du système universitaire. C’est sa seule raison d’être. Et il en va de même pour bon nombre de termes.
 



1 Barthes Roland, La guerre des langages, Œuvres complètes, Seuil, t. II, p. 1610-1613
Repost 0
27 juillet 2007 5 27 /07 /juillet /2007 12:26

 

Pour donner à penser sur ce qu’est la didactique aujourd’hui et sur ce qu’elle pourrait être demain, je vous propose une petite citation de Jan van Ravens, expert néerlandais dans le domaine de l’éducation et consultant pour des organismes internationaux tel l’Unesco.
 


Cette citation est tirée d’un rapport du Ceri sur trois forums organisés par l’OCDE à New York, Grenade et Tokyo sur le thème des mécanismes du cerveau et de l’apprentissage. Plus précisément, l’ouvrage s’intitule : Comprendre le cerveau, vers une nouvelle science de l’apprentissage et je vous en recommande chaudement la lecture. Si vous voulez en savoir plus sur ce livre, je vous renvoie au site de l'OCDE. Voici donc ce que dit M. van Ravens sur le possible avenir des sciences de l’éducation :


 
(…) un effort explicite a été fait dans le domaine médical pour parvenir à une « médecine fondée sur des connaissances avérées », correspondant à une éradication générale de l’intuition et des croyances populaires en faveur d’une application des connaissances médicales dans la pratique quotidienne. L’éducation est prête pour ce type d’évolution : se dégager des programmes fondés sur la tradition et le compromis politique, pour s’engager sur la voie de programmes fondés sur les connaissances avérées fournies par les sciences de l’apprentissage, elles-mêmes fondées sur les résultats de la recherche sur le cerveau, dans la mesure du possible. (Comprendre le cerveau, vers une nouvelle science de l’apprentissage, OCDE, 2002, p. 41)
 

Ainsi, de la même manière qu’il fut un temps où les médecins étaient aussi ridicules que ceux dépeints par Molière, peut-être que dans un futur plus proche qu’on ne le pense, on tournera en dérision les pratiques éducatives actuelles. Qui sait ?
Repost 0
17 juillet 2007 2 17 /07 /juillet /2007 09:46

 

 

Comment faire pour que vos étudiants retiennent mieux ce que vous écrivez au tableau ? C’est simple, il suffit d’écrire seulement dans la partie droite du tableau. Comment n’y avez-vous pas pensé plus tôt ! ?

 

 

En fait, les psychologues Américains Richard Nisbett et Timothy Wilson ont fait une expérience assez déroutante. Ils ont joué aux vendeurs de chaussettes à la sortie d’un supermarché. Prétextant une enquête de consommation, ils demandèrent aux clients d’évaluer la qualité de quatre paires de chaussettes parfaitement identiques alignées de gauche à droite. Fort étonnamment, la plupart des gens choisirent la paire de droite ! (Cf. Psychological Review, “Telling More Than We Can Know”, Volume 84, Number 3, May 1977, p. 243-244)

 

 
 
Comment expliquer ce phénomène? Les études sur le cerveau nous apportent trois informations éclairantes :
 
1/ Le cerveau est constitué d’un hémisphère gauche et d’un hémisphère droit.
 
2/ L’ensemble des nerfs reliant les organes perceptifs au cerveau sont croisés. Ce qui signifie que, par exemple, votre œil gauche est relié à votre cerveau droit et votre œil droit à votre cerveau gauche, et idem pour toutes les autres parties du corps (voir le schéma ci-desous).

 


3/ Pour des raisons encore mal éclaircies, le cerveau gauche est dominant chez 90% des humains.
 
Conclusion : comme le prouve l’expérience de Nisbett et Timothy, l’humanité a un penchant naturel à droite, du fait de la dominance de l'hémisphère gauche et du croisement des nerfs, qui aboutit concrètement à une hypersensibilité pour ce qui se passe à droite du champ de vision !
 
Bien entendu, le cerveau est un organe beaucoup trop complexe pour pouvoir simplifier son fonctionnement comme je viens de le faire. En réalité, je ne sais pas si les étudiants sont plus réceptifs à ce qui se passe à droite du champ de vision plutôt qu’à gauche. Alors que conclure de tout cela ?
 
Pour ma part, je tirerais volontiers une conclusion, non sur la manière de faire la classe, mais plutôt sur la manière de faire de la didactique. Il est assez évident que l’avenir de la didactique ne se jouera pas sur des pinaillages conceptuels du type : « Est-ce que je dois parler d’élève, d’apprenant ou d’utilisateur ? » Mais bel et bien sur le terrain de la science. Vous rendez-vous compte de toutes les implications si on arrivait à prouver scientifiquement que les élèves sont plus sensibles à ce qui se passe à droite de la salle de classe plutôt qu’à gauche !
 
Bien entendu, cette hypothèse peut sembler loufoque dans un premier temps. Mais exactement comme était loufoque l’hypothèse selon laquelle les gens choisiraient une paire de chaussettes par ce seul fait qu’elle se situe à droite, jusqu’à ce que cela soit dûment prouvé par une expérience.
 
Repost 0

Présentation

  • : ACIDE FLE
  • : Blog d’un prof de Français Langue Etrangère (FLE) proposant ses idées de cours ainsi que ses réflexions sur le métier de prof.
  • Contact

Recherche

Archives

Pages

Liens